Bwanga Tshimen : émouvantes confidences du seul Ballon d’or congolais


Le ballon d'or Bwanga | Crédit photo : Mwana Boboto Land

Stade Lumumba de Kisangani : le Tout Puissant Mazembe affronte le Tout Solide Malekesa. Un milieu de terrain de l’équipe  locale adresse une longue passe aérienne à  l’avant-centre, le ballon dépasse l’attaquant mais semble délicat à négocier pour Bwanga Tshimen qui est au marquage. Ce dernier sans que son corps  n’esquisse le moindre geste, du sommet de son crâne, fait une passe en retrait au gardien Kazadi. Un grand  silence s’empare d’un stade ébahi avant que des Waoooh ne fusent de partout… Dans le même match, Bwanga va passer du stoppeur (N° 4) au milieu offensif (N° 8) avant de finir le match en avant-centre de soutien (N° 10). Avec une aisance technique insolente, l’esthète, a illuminé la rencontre en livrant une symphonie d’une rarissime perfection. Nous sommes dans la période qui a suivi la coupe du monde 1974 et le défenseur international venait d’être consacré Ballon d’argent puis Ballon d’or africain, en plus des titres continentaux remportés avec Mazembe et les Léopards. Quatre décennies plus tard, le vendredi 14 juillet 2017, aux Ulis en banlieue parisienne,  je vois avancer vers moi un monsieur de 77 ans, corps et allure d’un sportif affûté, embarrassé par l’intérêt que je porte à sa personne et à sa carrière : « Vous êtes venu de Nantes juste pour m’interviewer ? ». S’en sont suivies 4 heures d’une interview passionnante qu’on a dû interrompre à mi-chemin.

Lors de ce match à Kisangani, outre la prestation impériale de Bwanga, le public avait pu se faire aussi une idée du fonctionnement de la  doublette Kazadi – Bwanga, frères de sang, coéquipiers au Mazembe et chez les Léopards avec, à leur actif, 2 coupes d’Afrique des clubs champions, 2 coupes d’Afrique des nations et une participation  à une phase finale de la coupe du monde. Au cours du match et alors que Mazembe n’était nullement mis en danger, sur une attaque adverse Kazadi a l’impression que son stoppeur et jeune frère Bwanga joue trop facile, le gardien va lui passer une soufflante à la stupéfaction de tout le stade. Bwanga encaisse sans montrer le moindre agacement : « C’était normal, Kazadi  jouait à un poste stratégique qui lui permettait d’avoir une meilleure vision du jeu que tout le monde. Il était très exigeant, particulièrement avec moi. Quand on prenait un but, et même si je n’y étais pour rien, il m’interpelait quand même : ‘Tu étais où ?’. Quand l’équipe était en difficulté, c’est encore moi qu’il interpelait pour que je redresse la  situation. Parfois nos coéquipiers prenaient ma défense lui demandant pourquoi c’est moi qu’il engueulait particulièrement et lui répondait : ‘Vous l’avez entendu s’en plaindre ?’…»

Selon Bwanga, cette attitude lui a permis de mener cette carrière consacrée par un Ballon d’or : « J’ai fini ma carrière sans m’être emporté une seule fois contre un coéquipier, sans avoir eu des mots avec un dirigeant ou avec un joueur. Si j’avais eu des écarts de conduite à Mazembe, il ne s’était agi que de quelques retards aux entraînements et je m’en excusais à chaque fois, sinon les dirigeants qui me connaissaient bien excusaient mes retards sans que je m’en explique. Je recevais positivement toutes les critiques, tous les reproches et je m’en servais  pour  progresser. Bien plus, quand un joueur était responsable d’un but encaissé, j’étais le premier à l’encourager. »

« C’est moi qui avais amené Kazadi au TP Mazembe et il a tout de suite joué en 1ère division et en équipe nationale alors que moi je jouais toujours avec les juniors »     

L’épopée des frères Kazadi et Bwanga, fils de Banza, se confond merveilleusement avec celle du TP Mazembe dont ils ont été les acteurs des premiers titres : premier titre de champion de Katanga en 1965 puis vainqueur de la coupe du Congo le 30 juin 1966 avant de remporter le titre suprême pour un club : 2 coupes d’Afrique des clubs champions, l’ancêtre de l’actuelle Ligue des champions. Et pour couronner le tout, trois distinctions individuelles : un Ballon d’or et un Ballon d’argent pour le talentueux défenseur et un Ballon d’argent pour celui que la presse appelait avec emphase et beaucoup d’égards « le gardien volant ».

Pour la petite anecdote, Bwanga avait été recruté le premier dans l’équipe des juniors du Tout Puissant Englebert (de l’ancien nom du club) où il jouait comme « attaquant de pointe, N°9 ». Puis un jour, le gardien des juniors a fait défection et pour le remplacer, Bwanga proposa Kazadi qui était tenté par l’intérim. Aligné sans licence, il a livré un grand match au point que les dirigeants l’ont fait signer immédiatement et la semaine suivante, le jeune gardien fut envoyé chez les seniors. Et dans la foulée, Kazadi va s’imposer comme titulaire en club et …en équipe nationale.

Cette ascension fulgurante va constituer une source de motivation pour son jeune frère Bwanga : « Kazadi était allé en équipe nationale, il avait pris l’avion pour la première fois, il nous racontait son voyage et je n’en revenais pas qu’ils aient pu manger dans l’avion sans que la nourriture se renverse… (Rires aux éclats). Je me suis alors dit : ‘Mais ce type, c’est moi qui l’ai amené à Mazembe et il prend l’avion avant moi ?’ J’ai alors travaillé très dur et l’année suivante, je suis devenu titulaire dans l’équipe des grands en tant que n° 4, arrière comme on le disait à l’époque. L’arrivée à l’équipe nationale s’est faite la même saison ». Et  Bwanga d’égrener avec émotion des noms des coéquipiers de l’époque : « Ils ne sont plus là, ils sont tous morts… Je peux tous les citer : Robert Kazadi bien sûr, Mukombo Albert, Ngoie Jean, Mulenda, Lubala, Mukendi Liévin, Papillon Papa… ». La suite, on la connaît.

Suite de l’interview : « Ces personnages clés qui ont fait Mazembe », « Comment j’avais gagné le Ballon d’or », « Ce qu’il s’est réellement passé à la coupe du monde 1974 ». Parution la semaine prochaine en partenariat à Kinshasa et à Lubumbashi avec le journal L’Objectif.|Botowamungu Kalome(AEM)