Ernest Wamba dia Wamba : « Au dialogue de Sun City, des responsables du RCD/Goma disaient que Joseph  Kabila était ‘ leur homme’ » 


Le Professeur Wamba di Wamba, à Gaberone au Botswana lors de la réunion préparatoire du Dialogue inter congolais, 20-25 août 2001

Un des piliers de la rébellion congolaise sous la  bannière du RCD, ouvertement soutenu par le Rwanda et l’Ouganda, le professeur Wamba dia Wamba avait fait ses classes politiques à l’Abako alors qu’il n’était qu’à  l’école secondaire. Déçu par la tournure prise par l’opposition politique dont il relève, entre les lignes, la compromission avec le pouvoir,Wamba diaWamba a décidé de saisir la main tendue du très controversé Ne Muanda Nsemi qui l’a nommé numéro un de son parti. Éclairage sur le parcours d’un opposant.

AFRIQU’ÉCHOS MAGAZINE (AEM) : Lorsque vous viviez en Tanzanie, aviez-vous connu Laurent-Désiré Kabila ?

ERNEST WAMBA dia WAMBA (E W d W) : J’ai rencontré Laurent-Désire Kabila cinq fois. Deux fois en 1982, à l’Université de Dar-es-Salaam car j’habitais au campus; Une troisième fois, à son invitation à l’hôtel Afrique, une quatrième fois à l’initiative de la sécurité tanzanienne pour réfléchir sur l’après-Mobutu. Plus tard, en 1997, nous avions déjeuné ensemble. (Muenze Kongolo était témoin à distance). La dernière fois, c’était au sommet des chefs d’État à Lusaka. Dans sa chambre d’hôtel (Abdoulaye Yerodia Ndombasi et Shambuyi Kalala étaient témoins.)..

AEM : Vous aviez ainsi connu Joseph Kabila ?

E W d W: J’ai rencontré le président Joseph Kabila trois fois : deux fois à la présidence tanzanienne et une fois à Lusaka.

AEM : La plupart des Congolais  ne vous ont  découvert que lorque vous êtes devenu président du mouvement rebelle RCD composé des alliés rwandais de Laurent-Désiré Kabila, déçus et  chassés de l’Afdl en juin 1998…

E W d W: Je n’ai jamais été membre de l’AFDL. J’étais président du RCD pendant quelques mois (10 août 1998- 19 mai 1999) ; le RCD s’était ensuite scindé en deux : RCD/Goma et RCD/Kisangani dont j’étais devenu président. Le RCD compait plusieurs types d’alliés qui avaient des troupes sur le terrain (Ouganda et Rwanda). Notre mouvement était soutenu par la Tanzanie ( Mwalimu Julius Nyerere surtout). Apres la scission, le RCD/Goma avait surtout pour alliés, le Rwanda et peut-être aussi l’Afrique du Sud. Le RCD/Kisangani avait pour alliés : l’Ouganda, la Tanzanie et le Mozambique.

AEM : Quelles étaient vos relations avec Paul Kagamé ?

E W d W: Quand j’étais président du RCD, je le rencontrais rarement. Quand Pasteur Bizimungu était président, je l’avais rencontré au moins deux fois. Apres, comme président du RCD/Kisangani, je ne les avais pas rencontrés.

AEM : Lorsque vous décidez de quitter le RCD, vous y avez été forcé ?

E W d W : Dans le RCD, il s’était développé une contradiction antagonique des deux lignes politiques opposées : les militaristes qui voulaient vite arriver à Kinshasa par les armes, une ligne incarnée par les anciens mobutistes et les anciens Afdelistes qui ne pensaient pas arriver au pouvoir par des voies démocratiques; l’autre ligne se disait démocrate, était ouverte aux négociations comme moyen d’arrêter la guerre et affirmait donc que les conflits politiques devaient être résolus politiquement. J’étais ouvertement pour la deuxième ligne.  Avec le temps, on ne se faisait plus tout à fait confiance et le partage d’informations était devenu sélectif. Et comme les allies avec troupes avaient l’habitude de traiter directement avec leurs préférés sans passer par le leadership, cela avait compliqué la situation. On commença à me reprocher de passer trop de temps à l’extérieur pour rencontrer les différents chefs d’État pour présenter le mouvement et pour voir comment on pouvait vite arriver à la paix. J’étais à Tripoli quand on commença à préparer ma destitution. Alors que nous avions décidé qu’au fur et à mesure qu’on avancerait dans le pays on déplacerait aussi le quartier général, quand j’étais allé, en mission à Kisangani pour rencontrer et négocier avec J.P. Bemba, j’avais proposé qu’on implante le quartier général dans cette ville. Cela n’a pas plu aux gens de Goma et leurs alliés. La tension a commencé à monter.  Des accusations, sans preuves, commençaient à circuler. On m’accusait, par exemple, d’être anti-Tutsi, parce que les éléments de ma garde rapprochée avaient déserté par refus d’être sous le commandement d’un Ougandais.

Avant la réunion du 19 mai 1999, 15 soldats étaient venus, la veille, me chercher à la maison pour aller à une réunion en m’accusant d’être responsable de la crise du mouvement (…) J’ai refusé en leur expliquant que c’était moi qui devais les convoquer à une réunion mais pas l’inverse. Cette réunion « collège des fondateurs » avait été convoquée par mon vice-président Nyarugabo, sans me consulter.  Un représentant de la Tanzanie qui avait participé à cette réunion, m’en avait fait le  compte-rendu et souligné que j’avais bien fait de n’y être pas allé.  Ils avaient décidé de me destituer. À une autre réunion convoquée par le président de l’Assemblée des membres, Mbusa Nyamwisi, j’ai  été reconfirmé président de ce qui allait devenir le RCD/Kisangani.  Pour quitter Goma, c’était difficile. On ne permettait pas à l’avion qui était venu nous chercher d’atterrir. Il a fallu une intervention de Kampala et Dar-es-Salaam pour qu’un autre soit permis d’atterrir. J’ai dû être escorté par un char ougandais pour arriver à l’aéroport. Mbusa Nyamwisi, Jacques Depelchin, Kalala Shambuyi étaient avec moi tandis que tous les Mobutistes et les Afdelistes dont Lunda Bululu, Tambwe Muamba, Moise Nyarugabo, Bizima Karaha, Ruberwa… étaient au RCD/Goma.

AEM : Pouvez-vous nous parler du bombardement de l’avion de la compagnie aérienne CAL dont le dossier est présentement sur la table des juges belges ?

E W d W: Je n’étais pas en charge des opérations militaires au RCD et je n’ étais presque pas informé de ces opérations. Même la liste des soldats que j’avais demandée au Commandant Chapul, en charge de l’administration militaire ne m’était pas donnée.  J’espère que la justice s’intéressera aux Congolais et alliés qui étaient en charge des opérations militaires. Je ne me rappelle d’ailleurs pas avoir reçu un rapport là-dessus.

AEM : La plupart sont aujourd’hui autour de Joseph Kabila mais  pas vous…

E W d W: Je ne partageais pas la ligne politique de ceux qui voulaient le pouvoir pour le pouvoir. Vous constaterez que beaucoup de ceux qui étaient dans ma ligne ne sont pas aux responsabilités. Les belligérants ont été  récompensés au Dialogue inter congolais où le partage du pouvoir avait été proportionnel à la capacité du groupe à menacer la paix.

AEM : le AFDL, le RCD/GOMA, le CNDP, le M23 semblent être tous des créations de Paul Kagame, pourquoi selon vous ?

E W d W : Ce que vise le  président Paul Kagame, je ne le sais pas. Il répétait souvent publiquement qu’il était très préoccupé par la sécurité du Rwanda, à cause de la présence des Interahamwe au Congo. À mon avis, chaque cas doit être traité  suivant son histoire. Est-ce que Kagame était allé chercher Laurent-Désiré Kabila en Tanzanie ? N’est-ce pas que le mouvement de soutien au peuple congolais, pour se débarrasser de Mobutu, était régional ?  Nous Congolais refusons toujours de prendre nos responsabilités. Sachant que le RCD/Goma était très lié au Rwanda, au Dialogue Inter Congolais, en présence des représentants de toutes les forces vives du pays : gouvernement, belligérants, société civile (y compris le confessions religieuses), l’opposition politique et les Mai-Mai, on avait confié la vice – présidence en charge de la défense et sécurité au RCD/Goma et puis on se demande pourquoi il y a eu le CNDP et le M23.  L’ex vice-président, en charge de la défense et la sécurité devait savoir.

AEM : Dans une vidéo sur la toile, répondant à la presse, Paul Kagame affirme que le gouvernement  congolais est constitué de ses hommes, de la tête au dernier membre, qu’en dites-vous ?

E W d W: Le régime de Kinshasa l’a-t-il démenti ? Déjà, même au Dialogue InterCongolais, certains, dans la délégation du RCD/Goma, disaient que le président (ndlr : Joseph  Kabila) était « leur homme. » L’idée selon laquelle quelqu’un qui ne s’intéressait pas aux élections à l’issue de la transition puisse la diriger, était inacceptable même pour eux.

AEM : Vous avez participé à plusieurs tractations politiques sur la RDC entre 1998 et 2003, quelle est votre lecture de la situation actuelle ?

E W d W : J’ai participé aux négociations de Lusaka; j’étais au Dialogue Inter Congolais qui ne s’était occupé que du partage du pouvoir proportionnellement à la capacité de menace de la paix des groupes. J’étais au Sénat de la transition… Comme toujours, rarement les Congolais respectent les principes ou les règles qu’ils se donnent.  La Transition n’avait pas réalisé, en grande partie, ses objectifs et on avait confié la responsabilité de la réussite de la transition aux étrangers via le CIAT (Comité international d’accompagnement de la transition) auquel on avait presque accordé un droit de veto. Cette tendance de ne pas assumer la responsabilité continue de marquer la politique du pays. Même les violations de la Constitution, on veut que ce soit l’étranger qui sanctionne.

AEM : Pouvezvous nous parler de vos échanges avec Nelson Mandela ?

E W d W : Les premiers mois après la création du RCD, il fallait « vendre » le mouvement, le faire accepter sur le plan régional et international. Je me déplaçais beaucoup pour faire cela.  Le président Nelson Mandela était parmi les premiers que je devais voir. On avait eu une heure de conversation, dans son bureau, pour voir ce que l’Afrique du Sud pouvait faire. Il était d’une grande écoute et s’assurait de temps en temps qu’il m’avait bien compris. Certains présidents africains vous font attendre longtemps avant de vous recevoir, lui m’a reçu exactement comme prévu.

AEM : Aujourd’hui, vous êtes président du parti politique Bundu dia Mayala, initié par Ne Muanda Nsemi, le chef spirituel du mouvement politico‐religieux Bundu dia Kongo...

E W d W: J’avais appris ma nomination par la presse, confirmée par un communiqué fait par le directeur du bureau politique. J’ai compris que c’était parce que je ne pouvais pas entrer en contact avec le député Ne Muanda Nsemi qui était dans une situation d’inaccessibilité. Je suis préoccupé par la division et par ce qui s’était passé autour de son arrestation arbitraire. Je m’étais dit que si je pouvais aider à réunifier la communauté chez-nous, je n’hésiterais pas. Beaucoup de gens m’ont m’encouragé à donner une orientation nouvelle au BDM.  Je continue de réfléchir sur l’orientation qu’il faut donner à ce parti panafricaniste. Le député Ne Muanda Nsemi est un grand Africain, il a beaucoup écrit sur un grand nombre des problèmes culturels, politiques, spirituels, historiques qu’affronte l’Afrique. J’ai lu au moins une centaine de ses livres. Comme figure spirituelle, un peu comme Simon Kimbangu en son temps, il est parfois mal compris, parce qu’il voit des choses que les gens ne peuvent voir que longtemps après. Il est très regrettable qu’il ait été souvent traité injustement sans réaction de ses propres collègues parlementaires.

AEM : Et pourtant ce parti est accusé de faire le jeu du pouvoir...

E W d W : J’ai toujours douté  de l’existence d’une opposition en RDC. Son absence de réaction face aux massacres récurrents, les déplacements  des limites des frontières, les pillages des ressources, même du trésor, le report perpétuel du social, les diverses injustices ;  le viol des femmes; sans parler des arrestations arbitraires même des membres du parlement… Tout se ramène soit au partage du pouvoir soit au ôte-toi de là que je m’y mette. Ou au peuple, « tout ne va pas mais attendez quand nous serons là-bas tout ira bien. »  Je n’ai jamais rien sollicité au régime. Autour de mon Mbongi-a-Nsi, je réfléchissais beaucoup sur la possibilité d’une politique nouvelle pour le Congo. Je n’ai pas eu des rapports avec le président Joseph Kabila.

AEM : Un mot pour clore… 

E W d W : J’aime beaucoup mon pays ; surtout les grands moments de volonté d’émancipation représentée par Simon Kimbangu, le 4 janvier 1959,  Patrice Emery Lumumba et la Conférence Nationale Souveraine. L’expérience dans la rébellion  n’a  pas donné ce que j’espérais, bien qu’elle m’ait permis de réfléchir profondément sur les problèmes du pays.|Propos recueillis par Nicaise Muzany (AEM), Kinshasa, RDC