Kilasu : « Après la Coupe du monde 1974, Mobutu avait menacé d’exterminer les familles des joueurs qui resteraient en Europe »


L’entraîneur yougoslave Blagoje Vidinic qui avait amené les Léopards à une phase finale de la Coupe du monde avait déclaré à son sujet que c’était le seul Léopard qui pouvait jouer dans n’importe quelle  équipe du monde. Kilasu Masamba, un nom jeté dans les oubliettes mais qui est celui d’un grand footballeur qui a évolué dans deux des trois grands clubs de la capitale: Bilima et Imana. Champion d’Afrique de football avec les Léopards en 1974, il faisait partie de l’équipe qui avait joué la coupe du monde de football à Munich en Allemagne. Un parcours riche et exemplaire que nous avons exhumé avec lui dans un jeu de questions et réponses pour Afriqu’Échos Magazine

AFRIQU’ÉCHOS MAGAZINE (AEM): Petit rappel sur vous pour  nos  lecteurs ?

KILASU MASAMBA(KM) : Je suis Victor Kilasu Masamba, ancien footballeur. Je suis né à Kinshasa le 24 novembre 1948. Je pense que le reste sera révélé au cours de l’interview.

AEM : Comment êtes-vous venu au football ?

KM : J’ai commencé par taper dans le chiffon comme tout jeune Congolais. Mais ma première équipe a été le FC Dravering de la Commune de Kimbanseke où j’ai grandi. C’était une belle équipe avec de très bons joueurs qui, pour la plupart, malheureusement, ne sont pas allés très loin.

AEM : Cette équipe avait quand même livré des matches dont vous gardez des souvenirs ?

KM : Oh oui ! Beaucoup. Par exemple, dans le cadre d’un championnat organisé à Kinshasa à l’époque, nous sommes allés jouer contre V. Club de Matete. Vous voyez, avec l’environnement de l’époque, les Matetois étaient certains de ne faire de nous qu’une bouchée. Ils nous injuriaient avant le match pour nous intimider. Mais c’était une belle rencontre et nous leur avions infligé un cinglant 2-0. Lobilo, l’un des ténors de V. Club, doit s’en souvenir encore. J’avais marqué l’un des buts de la rencontre et fait marquer le second. On m’appelait Pelé à l’époque. J’étais milieu offensif, j’étais le N°10 comme on le disait à l’époque.

AEM : Et après Dravering ?

KM : Je suis allé jouer dans Arc-en-ciel de N’djili. C’est là que j’avais été remarqué par les dirigeants de Bilima. C’était en 1972. Cela n’a pas été facile au début. J’arrive là-bas et l’entraineur Tambwe, paix à son âme, m’oblige à jouer en défense. Je refuse et je m’enfuis. J’ai disparu pendant 3 mois. Les dirigeants me recherchent partout et enfin viennent parler avec mes parents. Lorsqu’il me revoit, Tambwe me prodigue beaucoup de conseils en bon père de famille. Il me dit que malgré tout ce que j’avais comme talent ou ambition, je serais encore meilleur en défense…Voilà comment je suis devenu défenseur.

« À l’issue de mon premier match officiel avec Bilima, Vidinic est venu m’annoncer ma sélection »

AEM : Comment débute votre aventure dans les Léopards ?

KM : Le premier match officiel que je joue avec Bilima, contre Léo Sport, toujours en 1972, Blagoje Vidinic, qui est au stade, me remarque. À la fin du match, il m’appelle, me prodigue quelques conseils, me dit que j’ai beaucoup de talent et que je dois être présent au prochain regroupement de l’équipe nationale et j’y suis resté jusqu’à la fin de ma carrière.

AEM : Quel avait été le secret de cette longévité et cette stabilité ?

KM : La discipline. Comme joueur, j’étais très discipliné. Je prenais ma carrière très au sérieux. Il faut dire que Tambwe, à qui je rends ici un hommage déférent, m’avait beaucoup aidé à progresser. Et j’étais directement dans l’équipe de base, à côté de Ngunza, Mbabu Zumbel, Saïo Mokili, etc.

AEM : Comment êtes-vous arrivé ensuite au CS Imana ?

KM : Ce n’était pas un transfert normal. À mon retour de la coupe du monde, j’avais trouvé une rébellion que les joueurs menaient contre les dirigeants de Bilima. Comme ils avaient raison, je suis entré dans la danse. Je les ai tous internés au Motel Fikin et je les ai pris en charge. J’étais à la fois président, entraîneur, joueur et capitaine. Lorsqu’ils avaient repris la situation en mains, les dirigeants m’ont chassé de l’équipe en me disant que j’étais désormais un joueur libre.

AEM : Vous étiez donc perçu comme le meneur; qu’est-ce qu’il est advenu ensuite?

KM : Dès que la nouvelle s’est ébruitée, j’ai reçu chez moi Lobilo accompagné du chanteur Youlou Mabiala. Lobilo m’informa qu’il a été mandaté par les dirigeants de V. Club; à l’époque Franco Lwambo était président de V.Club. Il me dit que nous ferions tous les deux un excellent axe central. Je suis Véclubien, donc j’étais enchanté par cette idée. Mais il est venu les mains vides. Le lendemain, Kakoko est arrivé à la maison avec le même message, mais pour Imana. Il insista et nous sommes allés voir M. Mbane à Mont-Ngaliema. De retour à la maison, j’ouvris l’enveloppe que cet homme m’avait remise : il y avait là-dedans l’équivalent de 24 mois de mon salaire à TabaZaïre où je travaillais. En commençant par mon épouse, toute ma famille m’a mis la pression pour que je signe avec Imana. C’est ainsi que je me suis retrouvé dans Imana.

AEM : Ce fut votre dernier club ?

KM : Non. Je suis allé terminer ma carrière dans Babeti ya Kin, où j’ai joué jusqu’en 1978.

« 1.000 zaïres par joueur : c’était la prime reçue pour la Coupe d’Afrique des Nations gagnée en 1974 »

AEM : Combien de phases finales de Coupe d’Afrique des Nations avez-vous disputées au total ?

KM : Trois. En 1972 au Cameroun, en 1974 en Egypte et en 1976.

AEM : En 1974, c’est la consécration avec le record de Ndaye, 9 buts pas toujours battu 44 ans après !

KM : C’était un phénomène, Ndaye. Un génie. Il nous arrivait de ne pas comprendre, nous-mêmes, comment il marquait. Il allait très vite, et ses tirs, très puissants, étaient toujours cadrés. Cette CAN-là, nous jouions en fonction de lui, sur consigne du sélectionneur.

AEM : Financièrement, ce fut aussi une bonne affaire ?

KM : Les désillusions avaient justement commencé là. Nous avions reçu chacun 1.000 zaïres.

AEM : 1.000 zaïres ? Et les maisons, les voitures ?

KM : Ça c’était le fruit de notre qualification pour la phase finale de la Coupe du monde.

AEM : Ce Mundial, justement : 3 défaites en 3 matches, 14 buts encaissés contre zéro marqué.

KM : Nous étions tous des amateurs, contrairement aux actuels sélectionnés dont les 90% des effectifs viennent des championnats européens. Ensuite, l’équipe était minée par des problèmes financiers.

AEM : Le 1er match, l’Ecosse était assez prenable !

KM : Avant la rencontre, leur sélectionneur avait déclaré que nous allions prendre 10 buts à zéro si nous jouoins bien. Mais vous aviez bien vu qu’il nous avait seulement manqué un peu d’expérience pour, au moins, arracher un nul.

AEM : Le lendemain, vous faites la Une d’un grand magazine qui intitule : « Kilasu Masamba, l’un des meilleurs de Zaïre-Ecosse ».

KM : Oui, on avait vraiment bien joué. Et on aurait nettement fait mieux, n’eut-été le carton rouge infligé à Ndaye, et le manque d’expérience.

AEM : Contre la Yougoslavie, c’est la débâcle ! Certaines mauvaises langues avaient évoqué la nationalité du sélectionneur !

KM : Un Blanc qui quitte son pays pour un travail donné ne fait que son boulot. Il n’a pas d’état d’âme. Non, la raison était ailleurs.

AEM : Laquelle ?

KM : Deux jours avant le match, un Congolais, établi depuis 25 ans en Allemagne, est venu nous montrer un journal allemand où l’on parlait de ce que nous devrions avoir; 25.000$ à chaque joueur pour le 1er tour. Par rapport à ce qu’on nous avait promis ici, les joueurs se sont fâchés et ont exigé d’être payés avant de monter sur le terrain. Pour désamorcer la tension, une réunion fut organisée avec le ministre Sampasa Kaweta Milombe. Il a câblé Kinshasa, et Mobutu a très mal réagi. Il nous a envoyé Mokolo wa Pombo qui est rentré comme il était venu. Sans rien nous donner. C’est donc avec le moral complètement à terre que nous sommes montés sur le terrain. Et ça, ça ne pardonne pas. Nous pouvions perdre, mais pas de manière aussi catastrophique.

AEM : Et contre le Brésil ?

KM : Nous pouvions aussi faire mieux. Mais nous n’avions plus rien à gagner, et le Brésil avait besoin de cet écart de 3 buts pour passer au 2ème tour. Mis de côté les résultats et les scores, nous n’avons pas laissé une image si mauvaise qu’on pourrait le croire aujourd’hui.

AEM : La preuve, certains d’entre vous ont reçu des offres !

KM : Oui. Mayanga et Kakoko ont été contactés par Saint-Étienne (France). L’équipe de la ville où nous avons joué, Gelsenkirchen, avait tenu à moi et Lobilo…

AEM : Et pourquoi êtes-vous revenus ?

KM : La dictature ! Le Président Mobutu nous a menacés, et je tiens à ce que vous l’écriviez. « Tout joueur qui restera en Europe, avait-il dit, je vais exterminer sa famille ». Avec le recul, on peut dire qu’il ne l’aurait peut-être pas fait. On ne sait jamais aussi. Mais en 1974, Mobutu était au sommet de sa puissance. Qui pouvait douter de l’exécution d’une telle menace ?

AEM : Il y a quelques années, Ndaye Mulamba avait déclaré, à la télévision, qu’il pourrait tuer son enfant si celui-ci décidait d’embrasser la carrière de footballeur…

KM : Je n’irais peut-être pas jusque-là, mais je comprends son dégoût. Souvent les gens ne se rendent pas compte que si, pour eux, le football est un plaisir que les footballeurs produisent, ceux-ci travaillent, en fait. C’est ça leur travail, leur vie. Vous savez tout ce que nous avons fait pour ce pays. Mais qu’avons-nous reçu en retour ? Lorsque Ndaye se rend compte que le monde entier parle toujours de sa performance, un record jamais encore battu 44 ans après, lorsqu’il pense comment il soulevait les stades lorsqu’il marquait un but, lorsqu’il se souvient du drapeau national qui flottait fièrement lorsque ses buts faisaient gagner l’équipe, et lorsqu’il regarde la vie qu’il mène présentement, il ne peut qu’avoir ce genre de réaction. Mais je sais qu’il ne le ferait pas.

« À la fin de mon premier entraînement avec Bilima, Mokili Saïo m’a dit que j’avais un bel  avenir et m’avait prévenu des méfaits de l’alcool et de la luxure »

AEM : Vous avez de bons souvenirs de votre carrière ?

KM : Matériellement non, par rapport à tout ce que nous avons donné au pays. Moralement oui. Il y a cette notoriété que nous avons, et qui nous a ouvert bien de portes. Moi j’ai travaillé à AZDA, où j’étais Chef du Service Vente, à Motuka, à TabaZaïre et à ACA.

AEM : Et pour vos coéquipiers comme Kibonge Mafu ?

KM : Le seigneur ! Laissez-moi vous révéler que c’était mon idole lorsque j’étais encore petit. Plusieurs fois, les jours de grandes rencontres de V. Club ; nous arrivions, mes amis et moi, très tôt dans ce qui était encore le stade du 20 mai. Nous trompions la vigilance des policiers et nous nous faufilions entre les fils barbelés, tout cela pour voir mon idole sur le terrain. J’ai réalisé mon rêve lorsque je suis parvenu à jouer à côté de lui. C’était d’abord de l’émotion, puis une joie indicible. C’était quelqu’un d’extraordinaire.

AEM : Kakoko Etepe et Mayanga Maku ?

KM : Si j’ai joué dans Imana, c’est grâce aux efforts de Kakoko, comme je vous l’ai dit tantôt. Il avait pleinement confiance en moi. Très souvent, lors de grands matches, lorsque nous menions, il ne cessait de me demander si nous n’encaisserions pas. Je le rassurais que, comme j’étais là, tout irait bien. Quant à Mayanga surnommé Goodyear, ce fut un bon technicien, buteur, il pratiquait un football limpide et il avait beaucoup de classe. Je vais vous faire rire. Lors du match contre l’Ecosse, à la mi-temps, je pose la question aux attaquants : « Au stade du 20 mai, vous êtes de grands buteurs, mais qu’est-ce qui ne va pas ici ? » Alors, tous étaient fâchés contre moi. Mais c’était seulement pour décontracter l’atmosphère qui était surchauffée. C’était une belle famille, les Léopards.

AEM : Gardez-vous un souvenir particulier de votre passage dans Bilima ?

KM : Lors du tout premier entraînement que j’ai effectué dans Bilima, j’ai joué à la médiane, avec Saïo, mais aussi Durango, Mbabu Zumbel, feu Ngunza… À la fin de la séance, Saïo était le premier à me féliciter. Il me dit que j’avais un bel avenir. Il me conseilla de m’abstenir des boissons alcooliques et de la luxure. J’ai suivi ces conseils et je suis arrivé au sommet.

KM : Que diriez-vous sur Lobilo Boba ?

KM : Lui, c’est mon ami personnel de tous les temps. Il tenait à ce que je joue dans Vita. Très bon joueur, calme, intelligent, d’où sa titularisation au poste de libero. Lobilo était excellent. C’était une aisance de jouer à ses côtés.

AEM : Quel conseil pouvez-vous prodiguer aux jeunes footballeurs d’aujourd’hui ?

KM : Il n’y a pas d’autres secrets que ce que je vous ai dit plus haut. Ils doivent être très disciplinés et beaucoup travailler. Et cela vaut pour tout le monde, pas seulement pour les joueurs. Chacun dans son secteur d’activité. Sans discipline, on ne peut arriver à rien de positif. Il faut beaucoup de rigueur dans la vie.|Propos recueillis par Jean-Claude Ntuala