Lutumba : les musiciens pleurent un sage et un puits inépuisable d’inspiration


On aurait pu dire qu’au soir de sa vie, la corporation musicale, dans son ensemble et dans sa diversité, était devenue son orchestre. Sam Mangwana restera, bien entendu, son interprète fétiche mais Lutumba a voulu faire chanter et faire jouer tout le monde disons tous ceux qu’il considérait comme des artistes racés comme il l’avait déclaré à Djuna Mumbafu. De Papa Wemba à Général Defao en passant par Carlyto, Malage de Lugendo, Pépé Kallé, Madilu, Mbilia Bel, Josky, Lokombe, Reddy Amisi, Ferré Gola, ils ont, chacun avec son cachet, chanté les textes porteurs de philosophie et de poésie. Les musiciens n’ont pas été en reste : Empompo, Dino Vangu, Lofombo… Florilège des réactions suite à la disparition de l’ancien compagnon de Franco.

Godé Lofombo, bassiste, arrangeur, réalisateur, ingénieur de son: «J’ai connu Lutumba Simaro à la faveur de son rapprochement avec Pépé Kallé auprès de nous empruntions un ampli ou un mixeur quand les nôtres étaient en panne. C’est ainsi que Papa Lutumba m’avait découvert et proposé notre première collaboration qui était la réalisation d’un spot publicitaire pour le compte d’une société brassicole. Ensuite, pour son album Trahison, outre d’y avoir joué la basse, il m’avait confié la réalisation, la programmation, les arrangements, la prise de son, le mixage et le mastering. C’est aussi cet album qui avait, en quelque sorte, relancé la carrière de Mbilia Bel grâce à sa superbe interprétation dans la chanson « Maman kulutu »

Général Defao, chanteur, auteur-compositeur, interprète : « Depuis l’enfance, j’étais fasciné par ce personnage dont les œuvres m’ont toujours bercé et accompagné. J’étais, cependant, loin d’imaginer qu’un jour j’allais collaborer avec lui jusqu’à ce beau jour de 1988 à Paris, où il me remit une cassette audio contenant une chanson qu’il venait de composer. De retour à Kinshasa, nous sommes entrés en studio. Après les premières prises, je croyais que j’allais revenir au studio pour fignoler le morceau. Ce n’était pas l’avis de Lutumba pour qui, à l’écoute de la maquette, la voix témoin suffisait. Nous avons, dans la foulée, tourné le clip vidéo de ce morceau intitulé Mayamba, contenue dans l’album Trahison. Le clip avait été tourné chez Teddy Kinsala à Ma Campagne. Depuis, nous avons multiplié des collaborations dont la dernière est sa participation à mon album en préparation. Cet opus sera un hommage à de grands noms de la musique congolaise en reprenant leurs chansons. Parmi eux : Tabu Ley, les Sosoliso, Djodjo Ikomo pour ne pas les citer tous. De Lutumba, je retiendrai ce conseil : « Si deux animaux se battent, ne t’emmêle pas sinon tu finiras comme leur proie».

Malage de Lugendo, chanteur qui a évolué à ses côtés dans l’OK Jazz est l’interprète notamment de Testament ya bowule qui l’a révélé au grand public, l’un des tubes du musicien aujourd’hui disparu : « C’était un perfectionniste ; quelqu’un de méticuleux aussi bien dans la construction des phrases que des mélodies, il va beaucoup nous manquer ».

Papy Tex Matolou, chanteur, auteur-compositeur : « Je me souviens, comme si c’était hier, d’une réunion à laquelle il nous avait conviés par la voie des ondes. Il voulait restaurer l’entente entre les musiciens, c’était en 1993. Son propos se résumait en ceci : « Les gens nous aiment, nous adulent mais nous passons notre temps à cultiver l’animosité entre nous… À notre époque, Franco et Kwamy s’étaient adressés des chansons satiriques (Faux millionnaire, Course au pouvoir etc ), mais cela restait une forme de concurrence artistique loyale, sans plus… Mais avec la génération actuelle, on assiste à une véritable guerre et notre musique en pâtit »; en effet, cette guerre ne fait que baisser le niveau de notre musique ». Ce problème le préoccupait, il était sage et très humain. Après cette rencontre, alors que tout le monde était parti, il me confia qu’il nous citait souvent comme l’exemple à suivre. Chaque fin d’année, le groupe Empire Bakuba était invité chez Franco, à sa résidence de Limete, pour chanter pour ses musiciens et leurs familles. La dernière fois, Franco était descendu du premier étage de sa résidence et en présence de Lutumba et de plusieurs hautes personnalités, avait repris le même propos» .

Bileku Mpasi Djuna Big One, chanteur-animateur, auteur-compositeur, chorégraphe: « C’est vraiment un Papa qui prodiguait de sages conseils J’ai beaucoup profité de ses conversations avec Pépé Kallé. Ils prenaient du temps ensemble et Lutumba prodiguait des conseils à Pépé Kallé. À l’éclatement du groupe Delta force que j’avais mis sur pied avec mon collègue Lofombo, et suite au succès récolté par l’album Cocktail (réalisé avec Pépé Kallé et Empire Bakuba), j’avais reçu une proposition de contrat pour lequel j’étais encore indécis. Lutumba m’avait conseillé d’y aller, de ne pas regarder seulement le côté pécuniaire et d’y aller surtout pour ma promotion. Sur ses conseils, j’ai ainsi pris en charge une partie des frais pour effectuer une tournée au Suriname en Amérique du Sud avec Djudju, Caen, Noël Synhté, des danseuses et des chanteurs venus de Paris. La tournée m’a permis de rentrer dans mes frais et de bénéficier d’une belle promotion. En guise de bénédiction, il m’avait offert une bouteille d’eau gazeuse… L’autre fait marquant, c’est mon intervention dans son album Salle d’attente. Ce fut à mon retour du voyage de Suriname. Il m’avait contacté en me rappelant ceci « Bolowa bonzakwa ayamba yo na nganda ya ba nganga, elakisi que yo oza nganga, oza na sang ya ba leaders ». « De ce fait, je souhaite vivement que tu fasses également partie de l’histoire de ma carrière ».

Aimé Bwanga, bassiste, auteur-compositeur, producteur et distributeur de musique (ancien sociétaire de Wenge Musica, Wenge El Paris et actuel leader de Wenge Kumbela): «Je suis tellement effondré : c’est un baobab, le Seigneur de la musique congolaise qui vient de partir. Le peu de fois que je l’avais rencontré, il m’a été utile avec ses conseils aussi bien sur le plan artistique que sur la vie. Je me souviens d’une grosse engueulade que j’avais eue, un jour, avec le producteur Rigo Makengo. Le Vieux avait commencé par me remonter les bretelles avant de me donner ce conseil : « Fils, un producteur est comme un père et une mère et ne te laisse pas éblouir par la télévision : elle peut te porter au firmament mais aussi t’enfoncer. Il m’exigea de demander pardon à Rigo Makengo, ce que je fis devant lui. Ses conseils m’ont permis de mener une longue carrière. Aujourd’hui, quand on veut composer une chanson on recourt souvent à ses écrits, il restera une source intarissable».|Témoignages recueillis par Jossart Muanza (AEM).

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