Angola : impressions de voyage, des choses vues et vécues


La délégation se dirigeant vers le siège de l’administration provinciale de Uíge : De gauche à droite, Igor Silva, le directeur financier de la société angolaise R&F, Jossart Muanza, Rosaria da Silva Santos, la directrice de R&F (également journaliste, écrivain et professeur d’université), Willy Matadi Sefu et Wilhem Keutmann, respectivement représentant pour l’Afique et patron de l’entreprise allemande Wiso.|Photo : AEM

Deux routes nationales relient Luanda à la ville d’Uíge, le chef-lieu de la province du même nom, située à l’extrême nord du pays, à 300 Km de la capitale. L’une qui passe par Dondo, une localité connue pour abriter la brasserie « Eka », l’une des marques de bières les plus prisées de l’Angola, ainsi que pour le fleuve Kwanza et le barrage hydroélectrique de Cambambe… avant d’atteindre Ndalatando, Camabatela et Negage. L’autre tronçon, celui de Quitexe, qui passe entre autres par Icolo e Bengo, la localité qui a vu naître Agostinho Neto, le premier président angolais (1922-1979), Cacuaco, Catete, Quifangondo , Caxito… C’est ce dernier itinéraire que nous allons emprunter, en guise de raccourci, pour nous rendre à Uíge.

Après avoir réussi à franchir, non sans peine, les « engarrafamentos », ces interminables embouteillages devenus le casse-tête pour les automobilistes à Luanda, notre véhicule va rouler à 140 Km à l’heure en moyenne sur une route, par endroits sinueuse et dangereuse où il n’est pas rare de trouver des véhicules abandonnés après un accident. Les rappels incessants à l’ordre au chauffeur de la Toyota Hilux 4×4 tombent dans les oreilles d’un sourd. Henriques, ce jeune trentenaire, n’est pas le seul à se livrer à ce périlleux exercice. Les jeunes Angolais prennent un malin plaisir à jouer au pilote de rallye. Au péril de leur vie. Les véhicules accidentés, conteneurs renversés et abandonnés que nous apercevons sur les bas-côtés ou dans des ravins n’inspirent aucune crainte à ces jeunes, insouciants, si ce n’est que de raconter des anecdotes sur des mésaventures vécues par d’autres…

Il est un peu plus de 2h du matin lorsque nous arrivons dans la capitale de la province d’ Uíge. La ville est partiellement plongée dans le noir. « C’est suite à une panne dans l’une de nos centrales », explique l’ingénieur João Dembo, le délégué provincial de la Société nationale d’électricité. Le « Grande Hôtel do Uíge e » où nous serons hébergés, situé sur l’avenue Agostinho Neto qui mène au siège de l’Administration provinciale, n’est pas touché par la coupure de courant. À noter que la ville est alimentée, en partie, par le barrage de Capanda, situé à Malange, dans la province voisine du même nom. Ce barrage, d’une capacité de 130 mégawats, dessert également une partie de la ville de Luanda, la capitale. L’Angola dispose d’un potentiel hydroélectrique évalué à 18.000 mégawatts dont le pays n’utilise que 790 mégawatts, soit 4 % seulement de ce potentiel. Des travaux réalisés en 2011 et d’autres prévus en 2012, ont permis ou prévoient l’installation des centrales thermiques à Cabinda, Luanda, Dundo, Lubango, Namibe, Menongue, Ondjiva, Huambo et Benguela.

La lutte contre la pauvreté proclamée priorité par le gouvernement

Dans son vaste et ambitieux programme, le gouvernement angolais a inscrit la lutte contre la pauvreté comme l’une des principales priorités. C’est d’ailleurs le slogan que nous allons entendre un peu partout tout au long de ce séjour de 4 jours à Uíge et dans les localités que nous allons sillonner. Ce programme prévoit entre autres la construction, dans la ville d’Uíge, de 4.000 logements de 4 pièces accessibles à crédit au prix de 60.000 dollars à la livraison. Le programme prévoit également la construction, d’ici la fin 2012, selon les autorités locales, d’au moins 200 logements sociaux dans chacune des 16 municipalités de la province : Ambuila, Bembe , Buengas, Bungo, Damba, Alto Cauale, Maquela do Zombo, Milunga, Mucaba, Negage, Puri, Quimbele, Quitexe, Sanza Pombo, Songo et Uíge.

Si Uíge fait figure de parent pauvre, des efforts y ont tout de même été entrepris à travers la construction de nouvelles routes et des ponts, ou de leur réhabilitation, beaucoup de ces infrastructures ayant été détruites durant le conflit armé qu’avait connu l’Angola. Une remise en état qui facilite la circulation, en toute sécurité, des personnes et des biens à travers la province et vers d’autres destinations. Du coup, l’abondance des produits de la campagne sur les marchés de Uíge, Negage et autres cités de la province, ne peut qu’être bénéfique pour les populations. Même si celles-ci sont encore loin de tirer les dividendes du pétrole et de tant d’autres ressources naturelles dont regorge le pays. Le climat chaud dans cette région favorise la culture de café, du manioc, de la noix de palme, de l’arachide, de la patate douce, des haricots, du cacao, du sisal et de tant d’autres produits à plus petite échelle. La cueillette du café se fait durant la saison sèche qui va de juin à août et qu’on appelle ici « cacimbo ». La saison des pluies, quant à elle, s’étale de septembre à mai.

L’aéroport, qui serait en cours de rénovation, n’est pas opérationnel. Pour atteindre, Uíge, les passagers doivent, par conséquent, venir en car à partir de Negage, la deuxième ville de la province située à quelque 42 kilomètres du chef-lieu de la province.

Outre la construction de logements sociaux, le gouvernement provincial projette la remise en état de l’éclairage public car la plupart des lampes installées à cet effet sur certaines artères de la ville par des Chinois ne s’allument pas. Explication de Wilhem Keutman, le patron de l’entreprise Wiso venu d’Allemagne : «  En dehors de leur mauvaise inclinaison, le manque d’entretien des panneaux solaires, couverts de poussière, empêche ceux-ci de capter et de stocker de l’énergie solaire. » En projet également à quelques encablures de cette ville, la construction de 28 logements pour les cadres et fonctionnaires ainsi que d’un centre médical équipés d’un système solaire. Un projet pilote de construction en cours de réalisation, par une société chinoise. Prix à la livraison de ce duplex, de moyen standing : 120.000 dollars.

La circulation est tout de même fluide à Uíge et la ville est bondée. Beaucoup de jeunes, rencontrés notamment à l’hôtel, ont une excellente maîtrise de l’anglais car ils ont, pour la plupart d’entre eux séjourné en Afrique du sud ou en Namibie dans le cadre de leurs études et s’y rendent encore régulièrement en mission, pour ceux qui travaillent et pour affaires pour ceux qui se sont lancés dans le commerce.

« On se croirait quelque part en RDC »

« On se croirait en RDC ! » s’étonne Willy Kussangila Matadi Sefu, le frère de Patient Kussangila, ancien guitariste de Wenge Musica. Ce Congolais, arrivé d’Allemagne et qui découvre l’Angola ne sent pas du tout dépaysé. Il peut facilement discuter avec les gens d’ici aussi bien en anglais, en français qu’en lingala. Amateur de la bonne musique, il a succombé au charme de celle de Socorro, un artiste originaire de cette région, dont le dernier album fait un carton.

Wilhem Keutmann, dont c’est le premier voyage dans ce pays, est simplement impressionné par la beauté du pays, ainsi que par l’accueil qui lui est réservé : « Ma femme a essayé de me dissuader d’effectuer ce voyage en terre inconnue, dans un pays qui, en Allemagne, renvoie l’image d’un pays en guerre, bourré de mines, où les gens meurent de faim… Je suis impressionné car je ne trouve aucune différence entre l’Europe et l’Angola. Et je pense que, dans 10 ans, ce pays va atteindre un meilleur niveau. »

Luanda, le boom des projets immobiliers

La capitale angolaise, Luanda, est en plein boom. Un vaste chantier où rivalisent les entreprises chinoises, hollandaises, allemandes, portugaises dont  Soares da Costa , brésiliennes dont la la plus en vue est la société  Oder Brecht  qui construit des routes. Pendant que la vieille ville est en pleine transformation, des immeubles et des quartiers résidentiels aux villas cossues poussent un peu partout comme des champignons. C’est le cas de Camama residencial, un projet de 1.200 hectares dirigé par l’Ingénieur Kiabala Sebastião, où le prix minimum d’un duplex s’élève à 400.000 dollars. Ajoutent au décor, des commerces, des agences bancaires, des stations-service, centres médicaux, cliniques privées, parkings… Mais aussi des centres commerciaux, supermarchés, hypermarchés dont l’une des plus grandes enseigne est Kero  où le prix d’un pack de 6 boîtes de lait de marque locale Lactiangol s’élève à 990 Kwanzas (9.90 USD), alors qu’une entrecôte de porc coûte près de 5 USD le kilo…

Toujours dans le cadre du programme d’urbanisation, la coopérative  Casa do Patriota pilote un projet du nom de  Projecto Harmonia au quartier de Benfica. Ce projet concerne 1.500 logements sociaux à 10.000 USD destinés aux personnes à faible revenu. Parmi les conditions d’accès à ces propriétés, le paiement de 20 % du montant à la livraison et le remboursement du solde de ce montant par mensualités à hauteur de 100 USD par mois sur une période de 10 ans. La coopérative envisage d’étendre son projet à d’autres villes dont Soyo, Cabinda, Benguela et Lubango. Outre ces logements à 10.000 USD, on y trouve également d’autres à 165.000, 95.000 et 55.0000 USD.

Un autre projet est en cours, depuis 2001, à 8 Km du centre ville, plus précisément à Golfe II, dans la zone de Kilamba Kiaxi . Il s’agit du Projet Nova Vida où l’accès à la propriété est possible à crédit, au prix 80.000 USD. Piloté par Grupo 5, Projet MGA et Plubing regional, ce projet concerne 1.664 appartements (avec un salon, 3 chambres, cuisine, salle des bains) et 800 pavillons. Sont également prévus 3 écoles primaires, 2 établissements du secondaire et 1 lycée. Le quartier, desservi en eau potable et en électricité, est doté d’un réseau d’égouts et des rues asphaltées.

Plus loin, à Zango, une localité située 60 Km de Luanda, les 7.500 habitations qui y ont été construites ont accueilli les anciens habitants du quartier Boa vista qui y vivaient dans des conditions précaires. D’autres familles démunies ont été relogées dans 300 nouveaux logements à Panguila. Ces familles vivaient auparavant près des fossés de drainage qui sont actuellement en construction dans la capitale.

Ces projets sont financés par des banques commerciales. À l’image de la Banque BFA (Banco de Fomentos de Angola) qui accorde des prêts allant de 5.000 USD à 2.000.000 USD. La BFA pratique un taux d’intérêt de 9 à 10 %, le plus bas du marché, la moyenne annuelle du marché étant d’environ 12 % . À ce jour, cette banque a par ailleurs accordé 60 millions de dollars de prêts hypothécaires sur un volume total de 350 millions de dollars selon une source de son service de communication.

Les efforts de l’Exécutif angolais et du secteur privé en matière de logement sont cependant loin de couvrir les besoins de la majorité de la population, surtout à Luanda et dans sa périphérie. Depuis la fin, en 2002, de la guerre civile qui a duré 27 ans, on a assisté à un exode massif des populations rurales. Pour rappel, la capitale a été fondée en 1575 par les colons portugais. Prévue pour 300.000 personnes, elle en abrite actuellement 5 millions, soit un tiers de la population du pays et fait aujourd’hui face à une crise accrue du logement. Le président José Eduardo dos Santos, s’est ainsi engagé en 2008 à construire un million d’habitations nouvelles. Depuis, la crise économique est passée par là et le programme a pris du retard. Du coup, cette pénurie de logements est devenue un motif de protestation des populations. Des manifestations ont régulièrement lieu depuis trois ans. Bien que modestes numériquement, elles sont devenues de plus en plus importantes.

Malgré cette pénurie du logement, les autorités angolaises n’hésitent cependant pas à ordonner la démolition, parfois de manière brutale, des constructions anarchiques. Une pratique souvent décriée par de nombreuses associations de défense des droits de l’homme comme Human Rights Watch (HRW). Dernièrement à Lubango (au sud-ouest du pays), les autorités de la ville ont décidé de démolir les maisons de 750 familles pour construire une nouvelle route. Un délai a été fixé aux quelque 3.500 personnes concernées pour quitter leur quartier et s’installer à 15 Km de la ville, « dans une zone privée d’eau et d’électricité, sans la moindre école ou le moindre soin de santé à proximité », dénonce l’organisation. HRW rappelle d’autre part que quelques-uns des 25.000 habitants de Lubango avaient déjà été expulsés dans des circonstances similaires l’an dernier, avec « des conséquences effroyables. »

Conditions d’hygiène exécrables et odeur pestilentielle à la capitale

À Luanda, la capitale, en dehors des problèmes récurrents d’accès à l’eau potable et à l’électricité dans plusieurs quartiers populaires, les conditions d’hygiène sont exécrables, y compris dans la vieille ville où des fuites d’eaux usées et des déchets s’échappant des égouts sont visibles à plusieurs endroits, dégageant une odeur pestilentielle. Un peu partout et dans des marchés comme à  « Sao Paolo» , « dos Congoleses », « Imbondeiros », « Palanca » les vendeurs étalent leurs marchandises à même le sol et, des fois, à proximité des tas de déchets ou des mares d’eau de pluie. Les rues sont inondées et la circulation très intense provoquant des embouteillages monstres. Les vendeurs à la sauvette, parmi lesquels les « Zungueiros » investissent les rues proposant aux automobilistes ainsi qu’à leurs passagers un peu de tout : cartes téléphoniques, appareils en tout genre, CD, DVD, vêtements, pièces de rechange, articles divers… Alberto di Lolli, le confrère espagnol du journal « El Mundo » s’intéresse beaucoup à ces scènes de rue qu’il mitraille.|Reportage de Jossart Muanza (AEM)