Ferdinand Mayega : « Sa diaspora peut permettre au Cameroun de faire un saut qualitatif vers la modernité »


AEM

Dans le cadre d’une étude qu’elle mène sur la mise sur pied d’une plateforme de la diaspora camerounaise qui contribuerait au développement de son pays et qui va déboucher sur un mémoire de Master en Relations Internationales option Diplomatie à l’Institut des Relations Internationales du Cameroun (IRIC), la Camerounaise Nathalie Noubissie s’est entretenue avec Ferdinand Mayega, chercheur associé au Centre de Recherches Pluridisciplinaires sur les Communautés d’Afrique noire et de la diaspora basé à Ottawa.

Comment avez-vous atterri au Canada ?

Je suis venu au Canada parce que je voulais m’investir dans l’écriture et la recherche sur la diaspora africaine d’Amérique du Nord en général et du Canada en particulier. Au delà, dans le cadre de mes activités journalistiques, j’ai été lauréat avec la mention honorable au Canada en juin 2007 à l’université Bishops de Sherbrooke au Québec du Prix International d’Excellence en Journalisme de l’Union Catholique Internationale de Presse (UCIP) dont le siège est basé à Genève en Suisse pour deux reportages.

Comment est structurée la diaspora camerounaise du Canada ?

La diaspora camerounaise est structurée à travers l’association des Camerounais du Canada (ACC). Cependant, il existe également des associations estudiantines, professionnelles ainsi que des associations communautaires.

Avez-vous déjà été membre d’une association camerounaise au Canada ?

Compte tenu de mon souci de mieux développer mon expertise sur la diaspora, j’ai jugé utile de ne pas appartenir à une association particulière pour éviter un travail de recherche biaisé et influencé par d’autres considérations. Mon objectif, pour la recherche, est le développement de l’Afrique notamment du Cameroun. Je pense que, pour mieux étudier et comprendre le phénomène diasporique, il fallait s’ouvrir à toutes les associations africaines parce que la diaspora camerounaise comme africaine n’est pas homogène. Cette diaspora est subdivisée en trois catégories. Il y a la diaspora de collaboration (proche du pouvoir en place au Cameroun), la diaspora d’opposition (favorable à l’alternance à la tête du pays, proche de l’opposition et de la société civile), la diaspora mitoyenne (à mi-chemin entre les deux premières catégories). Cette dernière catégorie s’intéresse de moins en moins au Cameroun, de plus en plus à la société d’accueil et à sa bonne intégration dans la société québécoise et canadienne. La diaspora mitoyenne a le sentiment que le progrès social n’est pas perceptible parce que les nouvelles du pays sont globalement mauvaises dans l’ensemble et ne favorisent pas la fierté de son appartenance au Cameroun. Je dirais même que la diaspora mitoyenne semble avoir un peu plus de lien avec le Cameroun qu’à travers la famille restée au pays qui attend régulièrement un peu d’aide grâce au transfert d’argent. La diaspora est un atout majeur pour le développement durable et humain intégral du pays d’origine.

La diaspora camerounaise du Canada a-t-elle, de façon collective ou individuelle, réalisé des projets en direction du Cameroun ?

Certains projets ont été réalisés au Cameroun dans le cadre d’associations communautaires, professionnelles ou à travers des programmes de coopération avec des universités et Cégeps au Canada. L’université des Montagnes, une institution privée d’enseignement supérieur à l’ouest du Cameroun, par exemple, sollicite l’expertise et l’appui de l’élite de la diaspora camerounaise notamment de cette partie du pays. Le Collège d’enseignement général et professionnel( Cégep) de Trois-Rivières au Québec a réalisé des projets avec l’IUT de Douala et d’autres structures d’enseignement technique et professionnel grâce au dynamisme et la volonté manifeste de son responsable du service de coopération et développement international qui est le citoyen canadien d’origine camerounaise Philippe Mpeck. Madame Djerba Mallam et son époux, dans le cadre de leurs multiples activités au Canada au profit de l’Afrique, accordent une place de choix à leur pays d’origine depuis plusieurs années. De nombreux autres Canadiens d’origine camerounaise ou des Camerounais de sa diaspora au Canada et ailleurs dans le monde réalisent des projets au Cameroun.

Est-ce que certains Camerounais de cette diaspora sont découragés pour réaliser des projets au Cameroun ?

Certains Camerounais de la diaspora au Canada ont voulu réaliser des projets au pays mais la méfiance et les obstacles administratifs avec la corruption en ont découragé certains. Le sociologue français Michel Crozier disait qu’on ne change pas une société par décret. Il faut donc œuvrer efficacement pour limiter voire briser les différents obstacles qui minent l’administration camerounaise notamment le fléau de la corruption.

Quelles sont les principales revendications de la diaspora camerounaise du Canada vis-à-vis du Cameroun ?

La diaspora camerounaise du Canada souhaite la reconnaissance de la double nationalité. Il faut souligner qu’un important pourcentage de cette diaspora se trouve dans cette situation délicate.

Quelle est la principale faiblesse de la diaspora camerounaise du Canada ?

C’est la difficulté pour cette diaspora de s’organiser efficacement pour devenir un vrai lobby ou un acteur géopolitique au delà des divergences d’opinions sur la gestion du pouvoir au Cameroun.

Que pouvez- vous proposer au gouvernement camerounais pour rendre effectif et plus visible la contribution de la diaspora camerounaise à l’émergence et au développement du pays ?

Je propose l’élection d’un ou de plusieurs députés représentant les Camerounais de la diaspora. Il faut créer un ministère délégué ou un secrétariat d’État en charge de la diaspora auprès du ministère des Relations Extérieures. Le gouvernement du Cameroun doit également envoyer des signaux positifs à sa diaspora qui possède le savoir et le savoir-faire pouvant permettre au pays un take off(décollage ndlr) rapide et un saut qualitatif vers la modernité. Ces signaux forts passent notamment par une volonté acharnée des autorités gouvernementales de rechercher et d’utiliser aussi l’expertise de sa diaspora dans des projets de développement dans le cadre de la coopération bilatérale ou multilatérale. Le Cameroun est l’un des pays africains qui peut s’enorgueillir d’avoir une diaspora avec de la matière grise capable de résoudre les problèmes les plus complexes qui permettront au pays de sortir définitivement du calvaire de l’histoire de la domination, du goulag de la pauvreté, du labyrinthe de la néguentropie et du cercle vicieux du sous développement.| Propos recueillis par Nathalie Noubissie