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Du séminaire à l’enseignement
Antoine Gizenga est né le 5 octobre 1925 à Mbanze, dans le Kwilu (Bandundu). Fils d’un catéchiste catholique, il suit l’itinéraire classique des « évolués » : il fait ses humanités latines au petit séminaire de Kinzambi, non loin de Kikwit, tenu par la Congrégation des Frères Joséphites. Il étudie ensuite la philosophie thomiste au grand séminaire de Mayidi, dans le Bas-Congo, d’où sortiront les premières générations de l’élite politique et catholique du Congo, dont le premier évêque congolais, Mgr Pierre Kimbondo, consacré en 1956.
Gizenga quitte le séminaire en 1947 pour gérer une paroisse catholique du Kwilu. Puis il abandonne la prêtrise. Après avoir occupé des postes de comptable et de caissier à la Banque centrale du Congo de Kikwit, puis à la Sûreté coloniale, il entre dans l’enseignement. Il enseignera notamment au collège « Saint Charles Lwanga » des Pères de Scheut, à Bandalungwa (Kinshasa). Remarié à Anne Mbuba, il a quatre enfants et de nombreux petits et arrière petits-enfants.
Un nationaliste convaincu mais un éphémère Vice-premier ministre
Celui qui se dit dépositaire de la pensée « lumumbiste » ne fut jamais membre du Mouvement national congolais (MNC/L) de Patrice Lumumba. Mais il fut, comme lui, un nationaliste et un militant acharné de l’indépendance. Son engagement politique commence au sein du Parti solidaire africain (PSA), dont il prend la présidence en 1959, à la demande de Pierre Mulele, qui avait fondé le parti un an plus tôt. C’est à l’issue des élections législatives et provinciales pluralistes de mai 1960, qui voient la victoire des lumumbistes, que Gizenga est nommé vice-Premier ministre dans le gouvernement de Patrice Lumumba, Premier Ministre de Joseph Kasa-Vubu, le chef de l’Etat. L’aventure sera de courte durée. Le 5 septembre, alors que le pays est en proie à des mutineries et des sécessions, Kasa-Vubu révoque Lumumba et une partie de son équipe, et, le 14 septembre, profitant de la confusion générale, le colonel Joseph Mobutu, Général Major de l’armée, suspend les institutions et installe au pouvoir un collège de commissaires généraux.
Légalité …
Pas question pour les lumumbistes d’accepter le coup d’Etat. Replié à Stanleyville (actuelle Kisangani), dans le nord-est du pays, à la demande de Lumumba, le 12 décembre 1960, Gizenga déclare la ville, siège du gouvernement légal et capitale provisoire de la République du Congo et engage, avec les troupes de la 3ème région militaire, la « reconquête » du pays. Lumumba ne le rejoindra jamais. Il est arrêté le 9 décembre alors qu’il cherche à gagner Stanleyville, puis assassiné le 17 janvier suivant. Pour Gizenga, il n’a jamais été question de proclamer une nouvelle république et de faire sécession, mais seulement de déplacer le gouvernement légal du Congo à Stanleyville. « Gizenga a toujours travaillé avec les instruments légaux et l’armée nationale. Son but était de rétablir la légalité et l’unité du pays qui était alors divisé en trois : à Kisangani, se trouvait le gouvernement légal, à Léopolville, les putschistes, tandis que le reste du territoire était aux mains des sécessionnistes », précise Godefroid Mayobo, porte-parole du Parti lumumbiste unifié (Palu). Si l’historien congolais Isidore Ndaywel reconnaît qu’il n’y a pas eu sécession, il note toutefois qu’il « existait de fait, deux gouvernements centraux : celui de Léopolville et celui de Stanleyville, ce dernier reconnu par 21 pays d’Afrique, d’Asie, et d’Europe de l’Est, qui y avaient ouvert leurs ambassades ».
A Stanleyville, tout ne fut pas rose. Les détracteurs de Gizenga déploreront, en effet, quelques massacres perpétrés par l’armée, et des condamnations un peu hâtives dont furent victimes certains.
La situation se dénouera à l’issue du conclave de Lovanium (Université de Kinshasa). Le 2 août 1961, le Parlement accepte la nomination de Cyrille Adoula au poste de Premier ministre et demande à Gizenga de reprendre son poste de Vice-premier ministre. Ce dernier accepte. Mais, méfiant à l’égard d’Adoula, il regagne Stanleyville. Le 15 janvier 1962, il est démis de ses fonctions, puis arrêté par Mobutu et incarcéré dans la prison de haute surveillance de l’île Bula Mbemba à l’embouchure du fleuve Congo où il restera deux ans. C’est le Premier ministre Moïse Tshombé, qui avait lancé une sécession dans le Katanga après l’indépendance, qui le fait libérer, le 15 juillet 1964, sous la pression des nationalistes.
Un long exil
Après le coup d’Etat de Mobutu le 24 novembre 1965, l’exil le mène en 1966 à Brazzaville puis à Moscou où il résidera plusieurs années avec sa famille. Il y reprendra des études, obtenant notamment un doctorat en sciences politiques. Entre temps, il se rend au Caire, au Mali, au Ghana, en Guinée pour prendre des contacts et poursuivre sa lutte. En 1973, il séjourne quelque temps dans le maquis de Hewa Bora, ouvert par Laurent-Désiré Kabila sur la frontière tanzanienne. Son passage chez Kabila, considéré comme pro-Chinois, lui vaudra d’être persona non grata à Moscou, qu’il doit donc quitter. Après la France d’où il est expulsé, puis l’Algérie, il s’installe en Angola. La normalisation des relations entre Kinshasa et Luanda l’obligera toutefois à partir. En 1982, il s’installe au Congo-Brazzaville, où il réside jusqu’à la Conférence nationale. Fatigué, il part se reposer au Canada où vit une de ses filles. Il ne rentrera au Zaïre qu’après le retour du multipartisme. En février 1992, il prend part, en effet, à la Conférence nationale souveraine (CNS) au titre de Premier ministre invité, en remplacement de Lumumba.
L’unité à tout prix
C’est toujours le souci de sauvegarder l’unité nationale qui poussera Gizenga à se rallier au camp Kabila au second tour de la présidentielle d’octobre 2006. Arrivé en 3è position, au 1er tour, derrière Jean-Pierre Bemba, avec 13,06 % des suffrages exprimés, il scelle un accord avec l’Alliance pour la majorité présidentielle (AMP) et appelle à voter Joseph Kabila. Dans une interview accordée, le 26 octobre dernier, à un journal belge, il s’explique : « Après les élections est apparue une nouvelle opposition, l’Est contre l’Ouest. Je ne sais pas où on est allé chercher cette idée, mais elle risquait de creuser un fossé entre les deux parties du pays, Kabila étant soutenu par l’Est, Bemba par l’Ouest. […] Nous avons décidé qu’il fallait d’abord sauver le pays et lui éviter la division. Nous avons alors décidé de soutenir Kabila pour prouver qu’il n’y avait pas de différence entre l’Est et l’Ouest. Le score de Kabila plus celui du Palu représente une majorité absolue… ».
S’il est un domaine toutefois où sa volonté de rassembler a échoué, c’est avec les Lumumbistes. Il est vrai que Gizenga avait pour handicaps de ne pas avoir été membre du MNC et de ne pas être originaire du Sankuru, région de Lumumba.
La démocratie ou rien
Fidèle à ses convictions, Gizenga ne participera à aucun gouvernement non démocratiquement élu. Après son coup d’Etat du 24 novembre 1965, Mobutu libère Gizenga, arrêté en septembre 1964 et mis en résidence surveillée. Il lui propose de l’accompagner dans une tournée africaine, dont le but était de légitimer son pouvoir. Après un temps de réflexion, Gizenga adresse une lettre au nouvel homme fort du pays, dans laquelle il pose des conditions à sa participation : rétablissement des libertés publiques et des partis politiques, et libération des prisonniers politiques. Mobutu refuse. Gizenga, menacé, choisit alors l’exil. Il ne rentrera au pays qu’après le rétablissement du multipartisme.
Lorsque Laurent Kabila chasse Mobutu de Kinshasa en mai 1997 et prend le pouvoir, au nom de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération (AFDL), les alliés d’hier ne se rencontreront pas, en dépit des tentatives menées par les deux camps. La raison en est simple. Le « Mzee » a suspendu les activités politiques. Inacceptable pour Gizenga. Son attitude conquérante et son intolérance à l’égard du Palu, créé par Gizenga en août 1964, dont les militants sont arrêtés et les biens confisqués, n’arrangent rien.
Quand Joseph Kabila est propulsé à la tête du pays, après l’assassinat, le 16 janvier 2001, de Laurent-Désiré Kabila, Gizenga maintient sa position : il ne revendique aucun poste, pas même pendant la transition. Toutefois, il ne mettra aucun bâton dans les roues du jeune président, dès que ce dernier rétablit les activités des partis politiques, remet en route le dialogue entre Congolais et engage le pays sur la voie des élections.
En 2002, présent au dialogue intercongolais en Afrique du Sud, il signe l’« Accord global et inclusif » qui régira la transition. En décembre 2005, à la différence d’Etienne Tshisekedi qui boycotte le processus électoral, il appelle à voter « oui » au référendum constitutionnel, même s’il trouve la Constitution imparfaite. En 2006, il se porte candidat à la présidentielle, sous les couleurs du Palu, tout en dénonçant la caution de 50 000 dollars exigée des candidats.
Ses rapports avec Tshisekedi
Au plan politique, les rapports entre les deux hommes n’ont jamais été des meilleurs. Pour Gizenga, Tshikedi s’est discrédité pour avoir collaboré avec Mobutu – il fut Commissaire Général Adjoint à la Justice dans le Collège des Commissaires Généraux mis en place par Mobutu en septembre 1960 puis son Ministre de l’Intérieur en 1965 – et avoir été l’un des artisans de la Constitution de 1967, qui renforçait les pouvoirs du dictateur. Autres griefs : sa collaboration en 1961 avec Albert Kalonji, un ancien du MNC, entré en sécession au Kasaï, et son soutien, en juillet 1964, à Moise Tshombé, soupçonné d’avoir participé à l’assassinat de Lumumba. En août 1992, à la CNS, Gizenga ne soutiendra pas la candidature d’Etienne Tshisekedi au poste de Premier ministre. Il lui préférera Thomas Kanza, un de ses compagnons de lutte. Mais quand, en décembre, Mobutu éjectera Tshisekedi, pourtant élu par la CNS, le Palu se battra pour rétablir sa légitimité.
Sa vision économique
En matière économique, les positions de Gizenga se rapprochent de celles de la sociale démocratie. « Gizenga est pour la libre entreprise. Toutefois, le profit ne doit pas prendre le pas sur le social. Pour lui, le capitalisme et le socialisme sont des doctrines occidentales. Mais il faut redistribuer les richesses au plus grand nombre. Ce sont des valeurs africaines qu’il ne faut pas perdre. », souligne un proche. La création d’emplois est l’un de ses soucis majeurs. « Il a créé une banque de données au sein du Palu dans laquelle tous les demandeurs d’emploi sont répertoriés par domaines de compétences. Il compte faire la même chose pour l’ensemble du pays avec le ministère du Travail », explique un collaborateur.
Haro sur les corrompus
On le dit réservé, un peu froid et distant, voire méfiant et plutôt disert. Il parle peu, accorde rarement des interviews aux médias, mais il écrit tout, soucieux qu’on ne déforme pas ses propos. Il est connu aussi pour être très méticuleux et rigoureux. « Ce n’est pas toujours facile de travailler avec lui. Obsédé par la perfection, il vérifie tout, corrige le moindre détail. Du coup, on hésite à faire les choses car on a peur d’être grondé », confie un collaborateur.
De toutes ses qualités, c’est sa générosité et son intégrité qui forcent le plus le respect : « Il n’a jamais trempé dans la corruption, encore moins dans le pillage des richesses nationales. Il n’a jamais été tenté par les postes politiques grassement payés, offerts par la dictature mobutienne qu’il détestait. », martèle un journaliste congolais. Gizenga a, en effet, fait de l’honnêteté un principe de vie. « Si un militant du Palu reçoit de l’argent, il est de suite exclu », affirme un proche. Lui-même n’accepte aucun cadeau. A un sympathisant qui voulait lui offrir une chèvre, Gizenga lui a conseillé gentiment de « vendre sa chèvre, et avec les bénéfices, d’acheter des choses pour sa famille », rapporte un Kinois.
Gizenga a promis de faire de la lutte anti-corruption son cheval de bataille à la tête du gouvernement. Le 29 juin dernier, lors du lancement de sa campagne pour la présidentielle, il affirmait en effet que son parti « mettra en place une politique de gestion qui mette fin à la corruption, au détournement des deniers publics, au viol… ». De quoi se faire quelques ennemis, mais de quoi aussi avoir le soutien de la majorité des Congolais.
Ses hobbies
Malgré son âge, Antoine Gizenga a bon pied, bon oeil. Son secret ? Chaque matin, il fait du sport dans sa concession : du saut à la corde, un peu de boxe et quelques exercices. Une habitude qu’il a prise en prison, en voyant, depuis sa cellule, les soldats du camp militaire d’en face faire de l’exercice. Autre recette pour garder la forme : une nourriture saine, pas d’alcool ni de cigarettes. Un petit faible néanmoins pour la cuisine pende : « chenilles, pondu et fufu de maïs ». Réglé comme une montre, « il se lève tous les jours à 5 heures, prend son petit-déjeuner à 7 heures tapantes et travaille jusqu’à des heures tardives », raconte un journaliste.
Vous le verrez toujours vêtu d’un impeccable costume trois-pièces. Comme la plupart de ses compatriotes, Gizenga adore la musique. La rumba bien sûr, que, jadis, il ne se contentait pas d’écouter. « Il aimait danser. Il jouait de la guitare et composait des chansons : paroles et musiques. Il a appris cela quand il était au séminaire », explique Godefroid Mayobo. Passionné de lecture, il dévore des ouvrages politiques et des biographies. A la télévision, il regarde les documentaires historiques et scientifiques et suit attentivement les informations de toutes les chaînes. C’est aussi un fan de football. Malgré son âge, « il est ouvert aux technologies modernes, même s’il ne cherche pas à être à tout prix un crack de l’Internet », confie Mayobo. Muriel Devey /Afrique magazine (AM) n° 257, février 2007
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