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Le trait de plume est simple et tranche avec la gravité du récit. La narration n’est pas trépidante comme pour annoncer une mort lente et sûre au devant de laquelle l’auteur avance avec doutes et détermination : « Je range dans un petit sac deux bouteilles d’eau, j’ai une autre sacoche contenant du riz et de la semoule. J’emporte un exemplaire du Coran donné par mon père. Ma mère me remet également un talisman porte-bonheur. Lorsque je franchis la porte de la maison, elle me rappelle pour me remettre une fiole qui contient une lotion fétiche, censée me donner du courage. Je l’attache autour de ma taille avec un fil en peau de léopard. Dans ma tête, tout est enfin clair. Je veux partir quoi qu’il advienne. J’ai assisté aux funérailles de dizaines de jeunes du quartier qui partaient pour les Canaries. Il n’empêche que je me sens prêt à affronter cet avenir tout de noir vêtu ».
Le récit est étonnant et interpelle sur la morale de ces passeurs qui semblent vendre aux candidats à l’exil leur propre mort à prix d’or. Avec une froideur étonnante, ils fournissent des barques de fortune, un matériel plus que sommaire et des consignes teintées de désinvolture : « Soudain, j’aperçois au loin une silhouette. Elle s’approche de la pirogue. Je reconnais le passeur. Il ne perd pas un instant. Il passe à l’essentiel. Comme il ne participe pas au voyage, il désigne le plus âgé d’entre nous capitaine et responsable de l’embarcation. Il lui remet un GPS, un téléphone portable et deux bidons de gazole. Il explique à ce participant à cette expédition clandestine promu capitaine le fonctionnement du GPS et lui indique les zones qu’il va falloir contourner pour ne pas se faire repérer par les gardes côtes. Il passe en revue les risques qui parsèment notre trajet. Après, le passeur nous fait signe de nous approcher. Nous formons un demi-cercle autour de lui. Il sort une longue liste et nous appelle, un à un, par nos noms. Tout le monde est au rendez-vous apparemment. Il reprend la liste depuis le début. À présent celui qui entend son nom verse les cinq cent mille francs CFA du billet, environ sept cent soixante euros ».
Les candidats à l’exil peuvent encore faire marche arrière face à tant de légèreté de ce passeur. Ils sont encore sur le sol sénégalais, ne sont pas en face d’une maffia qui irait jusqu’à des représailles criminelles, et pourtant aucun ne songe à renoncer : « À partir de cet instant je sais qu’une autre vie s’offre à moi. Même si j’ignore les péripéties de la traversée, au moins je sais que dans un instant je vais quitter le sol de mon pays, cette terre dévoreuse d’espoir. Le sentiment d’être face à la mort m’est préférable à celui d’être incapable de subvenir aux besoins de mes proches. Normalement la pirogue ne peut transporter qu’une trentaine de passagers. Pourtant, depuis que nous avons quitté les eaux territoriales sénégalaises, nous sommes cinquante-huit personnes à bord. En plus, notre plan de route prévoit un arrêt supplémentaire à Nouadhibou, au nord-est de la Mauritanie pour embarquer une vingtaine d’autres passagers, essentiellement des Maliens et des Nigériens selon le capitaine ».
Ce livre-témoignage sort aujourd’hui et éclaire encore un peu plus les aspirations de nombreux jeunes Africains qui se noient en même temps que leurs vies dans des eaux profondes qui séparent le continent noir des terres rêvées d’Europe.|Botowamungu Kalome (AEM)
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