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Hommage à Aimé Césaire (suite et fin)
mercredi 23 avril 2008 Tchaptchet Jean-Martin*

L’Afrique noire ne figurait que très peu dans les journaux français que je lisais. Je palliais cette carence d’une part, en entretenant une correspondance régulière avec ma famille et mes amis au Cameroun ; et d’autre part, en m’enfonçant davantage dans la lecture des publications des Editions Présence africaine.


Parmi ces publications, figurait avant tout la revue Présence africaine. Parmi les éléments du contenu de cette revue qui contribuèrent à mouler la conscience politique des étudiants africains, le pannégrisme fut le plus important.

Au nom de celui-ci, la revue était ouverte à la libre expression des femmes et des hommes de race noire du monde entier ; à l’analyse des problèmes de tous ordres auxquels ils étaient confrontés ; à la condamnation des injustices et des discriminations dont ils étaient victimes. Ce mouvement de quête de justice et d’égalité se développait pour inclure les déshérités de toutes autres races sans distinction aucune. Cette orientation explique la tendance de beaucoup d’intellectuels africains de l’époque à adhérer aux organisations qui avaient quelque dimension internationaliste.

Au nom du pannégrisme, Présence africaine vulgarisait et défendait les études portant sur les cultures, les philosophies et les civilisations nègres de la préhistoire à nos jours, et tout particulièrement celles du continent africain. Dans ce contexte, elle contribua à la diffusion des idées de Cheikh Anta Diop sur l’Egypte nègre, d’Aimé Césaire sur le colonialisme(5) , du Révérend Père Tempels sur la Philosophie bantoue, de Léopold Senghor sur la négritude présentée comme conception artistique et culturelle des nègres d’Afrique et de la diaspora noire des Caraïbes et des Amériques. La revue défendait les arts nègres considérés comme expressions non seulement d’une norme de beauté, mais aussi d’une vision de l’être, de son évolution et de l’univers.

La reconnaissance de la signification et du caractère sacré de ces arts pour les peuples africains et de leur impact sur les artistes européens dont des peintres de la trempe de Picasso, nous inspirait une certaine fierté. De tels enracinements culturels des peuples nègres balayaient toutes les théories colonialistes niant aux Noirs toute participation à l’édification des civilisations, à la conception des sciences et à l’invention des techniques.

Présence africaine encourageait les recherches sur les cultures et les littératures nègres, leur développement et l’affirmation d’une littérature nègre engagée. Parmi les grands noms de l’époque, figuraient Aimé Césaire, Léopold Senghor, David Diop, Biyidi Alexandre (alias Eza Boto et plus tard Mongo Beti), René Depestre, Jacques Roumain, Paul Niger, Richard Wright, etc. Les débats autour de la littérature débouchaient sur le réveil identitaire de l’intelligentsia africaine en formation. Ils abondaient sur la question des capacités intellectuelles des Noirs que Senghor avait résumées dans sa formule « l’émotion est nègre et la raison hellène » que nous combattions avec véhémence. Car cette formule, niant aux Nègres toute capacité intellectuelle à maîtriser les mathématiques, les sciences et les techniques, les emprisonnait dans les seules créations humaines véhiculant des émotions.

Par la qualité, la spécificité et la diversité de son contenu, cette revue m’apportait désormais des arguments anthropologiques, artistiques, philosophiques, historiques à la compréhension des traditions, des cultures, des civilisations nègres et des problèmes relationnels entre les Nègres en général, les Africains en particulier et les autres peuples du monde. Elle traitait en particulier les questions de l’historicité et de l’authenticité des cultures, des civilisations africaines, de l’art africain et de l’égalité des races.

Aussi bien la revue que les éditions Présence africaine me permirent d’accéder à de nombreux autres livres tels que La philosophie bantoue du Révérend Père Tempels, Nations Nègres et Culture de Cheikh Anta Diop, Ville Cruelle de Eza Boto, Les étudiants noirs parlent, ouvrage collectif de plusieurs étudiants, Peaux noires et masques blancs de Frantz Fanon, Gouverneurs de rosée de Jacques Roumain, les œuvres de Richard Wright, sans parler des recueils de poèmes de Senghor, Aimé Césaire, David Diop, etc.

Ces publications et d’autres de la même catégorie étaient inconnues des milieux français que je fréquentais. Leur lecture me permettait de donner un sens aux discussions que j’avais avec mes camarades et mes amis français, lesquels se référaient tout à fait naturellement à Aristote, Saint Augustin, Descartes, Kant, Pasteur, Sartre et à d’autres. Mon adaptation, pour ne pas dire mon intégration, semblait prendre racine dans la prise de conscience de l’épaisseur et de l’autonomie de ma différence.

Ce réveil associait la découverte de soi en tant qu’Africain face aux autres peuples et suscitait une révolte de fond contre l’enseignement colonial qui visait la destruction de cette identité et de notre histoire. Cette émergence identitaire consciente se développait pour devenir le premier rempart de notre résistance à l’assimilation que visait la colonisation française…. »

Gloire éternelle à Aimé Césaire. | Tchaptchet Jean-Martin, Écrivain

 [1]


 
Notes:

[1] (4) Ed. L’Harmattan, Paris 2006

(5) Résumées dans son Discours sur le colonialisme.

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