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« Mémoires d’un inconnu », des témoignages bouleversants d’un exilé angolais
jeudi 14 juin 2012 Jossart Muanza(AEM)
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Manu réside maintenant en Suisse où il travaille comme conducteur de bus aux tl (transports lausannois)

« Mémorias de um desconhecido », o desafio forçado de um destino tranquilo (125 pages), paru dans la collection Bios chez Chiado Editora, plonge le lecteur dans une description de la dure réalité, vécue par de jeunes issus des pays en guerre et dits du tiers monde. Son expérience personnelle en Angola au plus fort de la guerre civile a inspiré l’auteur João Paca Manuel Sebastiao, Manu, qui vit et travaille maintenant en Suisse. Ce dernier y raconte comment il a dû sacrifier une partie de sa jeunesse, son enrôlement dans l’armée, sa désertion après plus de 3 mois de formation dans une base d’entraînement à Cabinda. Il relate comment il a réussi à s’échapper grâce à la complicité des joueurs congolais d’une équipe militaire qui était partie jouer à Cabinda et sa clandestinité. Il explique aussi comment, après plusieurs tentatives avortées, n’ayant pu embarquer sur un vol à destination de Luanda, il va finalement y parvenir, en bateau, grâce à un officier, proche de sa famille qui, au hasard de ses déplacements, s’était retrouvé à Cabinda au bon moment...


Manu revient aussi sur les étapes rocambolesques de son voyage de Luanda vers l’exil au Portugal où, faute d’une preuve de moyens de subsistance suffisants, il sera arrêté par les agents des services d’immigration qui vont décider de le rapatrier... Avec un compagnon d’infortune, rapporte-t-il, il réussira à s’extraire de l’avion qui était déjà sur la piste et qui devait le reconduire à Luanda, puis, après une course folle jusque dans un bois, il va se retrouver dans Lisbonne, où il va endurer de nombreuses épreuves. Jusqu’au jour où, débouté du droit d’asile, il décidera de venir s’installer en Suisse après la France.

« J’ai écrit ces mémoires pour chasser partiellement de mon esprit ces mauvais souvenirs des durs moments vécus en Angola et au Portugal et les partager avec vous. Ils pesaient lourd dans mon âme. Le fait de les transcrire me procure un soulagement psychologique... » « Il y aura une autre partie, une suite que je compte partager avec vous dans le futur » ajoute l’auteur qui promet d’écrire ce deuxième volume en français et sur sa vie en France et en Suisse après son départ du Portugal.

Par cette démarche, l’auteur entend informer les différentes générations sur la souffrance des jeunes issus principalement des pays en guerre ou dits du tiers monde. Des pays où ces jeunes sont réduits au silence, muselés par les acteurs de ces conflits ou par peur d’être inquiétés par les autorités ou les institutions citées.

Le lancement officiel de cet ouvrage aura lieu le 10 août à Lisbonne au Portugal, à la librairie Bar « Les Enfants terribles », Rua Bulhao Pato n° 1

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Morceaux choisis

« Dans ma région, il y a des lieux où personne ne parlait portugais car la plupart de leurs ressortissants étaient des « regressados », de retour d’exil après la guerre coloniale. Pour ce qui me concerne, j’ai vite appris à lire et à écrire cette langue. Étant l’un des meilleurs élèves de la classe, j’ai d’ailleurs terminé mon enseignement primaire avec succès

À l’époque, le matériel scolaire et l’uniforme, en provenance de Luanda, étaient gratuits et étaient acheminés de manière irrégulière au siège de la municipalité, après Uige, la capitale de la province.

Mon père, aujourd’hui décédé, était un homme atypique, avec des valeurs bien définies. Il était très attaché à sa terre. Rentré d’exil au Congo, il ne voulait plus quitter sa terre natale. Il disait qu’il allait y vivre jusqu’à sa mort et souhaitait y être enterré près de la tombe de son père située non loin de notre concession. Plus tard, son voeu sera réalisé.

Il m’a inculqué plusieurs valeurs ainsi que le goût pour l’écriture et la lecture, il m’a aussi donné à apprécier l’arôme du café. Je viens d’une famille de neuf frères dont je suis l’avant-dernier. Ma mère travaillait dans les champs pour nous nourrir, parfois elle vendait des produits pour pouvoir nous acheter des vêtements et des chaussures. Depuis petits, elle nous parlait de Dieu, les dimanches matin elle nous emmenait à l’église baptiste située à quelques kilomètres de notre domicile. Pendant la semaine, quand le temps nous le permettait, nous allions suivre l’enseignement biblique... Plus tard, nous serons baptisés au siège de l’église à Maquela do Zombo.

En ce temps là, l’Angola était sous le régime socialiste et communiste, la guerre civile entre les trois mouvements les plus représentatifs faisait rage après une indépendance mal négociée.

Le FNLA s’était retranché dans les maquis du nord de l’Angola, l’UNITA dans le sud alors que le MPLA et ses alliés cubains occupaient Luanda ainsi que d’autres villes et certains secteurs, près des villages.

À cause de la pénurie de denrées alimentaires et des vêtements, les troupes du FNLA venaient dans les villages et attaquaient les populations sans défense à l’arme légère et à l’arme lourde. Parfois, on devait aller se réfugier dans les maquis quand on étaient alertés sur leur présence et de leur arrivée imminente dans nos villages. Ces militaires tuaient sans pitié et volaient, ils emmenaient leur butin dans les forêts denses et montagneuses où ils allaient se cacher.

Après ma quatrième année, je devais me séparer des miens pour aller poursuivre scolarité à Maquela do Zombo, à 15 kilomètres de mon village, où il y avait des classes de cinquième et sixième. C’était pour la première fois que je devais me séparer de mes parents.

La vie n’était pas facile dans cette partie nord de l’Angola, sous influence RDC, où le lingala prédominait, reléguant le kikongo, la langue nationale, à la seconde place. Dans cette région, la langue portugaise était beaucoup plus parlée par les militaires qui venaient du centre ou du sud de l’Angola ainsi que par des enseignants. »

« Nous avons appris plus tard que le Président était venu, qu’il avait déjà donné son meeting et qu’il était parti... »

« Ã€ l’école, on nous annonça la visite imminente du président de la République à Maquela do Zombo. La ville s’était parée de ses beaux habits, superbement décorée pour l’occasion, avec les troncs d’arbres et des murs peints ou repeints, et la présence d’un imposant dispositif militaire pour cette visite d’honneur. Certains élèves avaient répété des poèmes, des chants et des représentations théâtrales ; quant à nous, élèves du niveau 2, nous devions défiler devant la tribune d’honneur. Un nettoyage à fond s’effectuait pendant plusieurs jours, jusqu’à l’aéroport qui était en terre battue... La ville s’était préparée au maximum en dépit de ses maigres moyens.

Mais, à la date prévue, le Président n’était pas venu. Il fallait attendre un dimanche, alors que les écoles et services publics étaient fermés, et alors que nous regagnions notre domicile autour de 18 heures, pour voir trois hélicoptères décoller. Et pour apprendre par la suite, non sans regret, que le Président était venu, qu’il avait déjà donné son meeting et qu’il était parti... »

« Ce fut la première grande frayeur de ma vie »

« Ã€ quatre heures du matin, les premiers tirs retentirent suivis, dix minutes plus tard, d’un feu nourri que je n’avais alors jamais entendu. Toutes les armes lourdes et légères étaient entrées en action. Ce fut le premier pilonnage de Maquela do Zombo par des éléments de l’UNITA qui avaient pénétré dans la ville par le chemin qui mène à l’aéroport.

C’était le sauve-qui-peut, chacun voulait sauver sa peau, certaines personnes courraient en pyjama, d’autres en petite culotte, la plupart de gens étaient pieds nus. Le déclenchement de l’attaque fut tellement intense et imprévisible que personne n’avait eu le temps de porter un vêtement... Certains militaires loyalistes courraient avec nous... C’était la première fois de ma vie que j’avais couru autant, ce fut également la première grande frayeur de ma vie, face à la guerre.

Plus tard, les nouvelles tombèrent précisant que les éléments de l’UNITA avaient attaqué la ville pendant 3 heures, qu’ils avaient fait de nombreuses victimes et qu’ils avaient ensuite regagné les maquis. Je me souviens encore ce cette collègue qui avait été désignée pour attacher une écharpe de l’organisation des « pionniers » (jeunes militants) au cou du président. Elle l’avait fait dimanche tout en ignorant qu’elle serait ensuite épiée par des éléments infiltrés de l’UNITA et assassinée, tout comme sa famille, ce même dimanche là... En allant récupérer nos affaires, nous avons aussi vu, en chemin, le corps criblé de balles avec la tête fracassée de l’un des militaires qui partageait la chambre avec nous à Maquela do Zombo. Une voisine nous dira même que beaucoup de militaires avaient été tués et qu’ils venaient d’être enterrés au lendemain de cette offensive de l’UNITA... Toutes ces images sont restées longtemps gravées dans ma tête...

Face à cette situation de guerre civile, les rafles des jeunes par les FAPLA (Forces armées pour la libération de l’Angola) se multipliaient. Ils arrivaient dans les villages et dans des villes et embarquaient les jeunes. Ceux qui tentaient de fuir étaient froidement abattus et ceux qui étaient rattrapés roués de coups.  »

« Mon intégration fut graduelle dans cette région où tous les jeunes communiquaient exclusivement en portugais... »

« L’année scolaire venait de démarrer tristement, deux ou trois mois plus tard ma mère avait proposé à mon oncle qui était venu de Açucareiras (sucrières) près de Luanda de m’amener avec lui afin que je puisse poursuivre ma scolarité là-bas.

Mon oncle était cadre à la sucrière, une entreprise de l’État, il était polygame. Je devais loger chez sa première femme, dans une résidence de construction coloniale avec de beaux jardins, desservie en eau et électricité. Celle-ci était située dans une superbe zone industrielle abritant de belles maisons, une base logistique militaire, une petite usine de production d’huile de palme et une fabrique de savon. Ajoutaient au décor, des plantations de canne à sucre, palmiers et des champs ... L’adaptation ne fut pas aussi facile que ça mais avec le temps je suis tombé sous le charme de cette belle région. Mon intégration fut graduelle dans cette région où tous les jeunes communiquaient exclusivement en portugais et les anciens en kimbundo. J’avais ainsi, au contact de ces jeunes, réussi à parfaire mon portugais au bout de quelques mois.  »

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« Ã€ mes 18 ans, j’avais donc décidé de me présenter volontairement... pour servir sous les drapeaux »

« Dès 17 ans révolus, les jeunes devaient se faire recenser et à l’âge de 18 ans se présenter volontairement à un centre de recrutement pour leur transfert dans un camp militaire pour effectuer leur service militaire obligatoire. À mes 18 ans, j’avais donc décidé de me présenter volontairement...

Le centre de recrutement ressemblait à une prison, avec ses hauts murs et ses fils barbelés, protégé par des gardes armés jusqu’aux dents qui en surveillaient les accès. À l’entrée, je présentai mon récépissé du recensement militaire, une déclaration de scolarité, ma carte d’identité... Après mon enregistrement, je fus immédiatement conduit à l’intérieur du centre. On me présenta mon lit, une forte odeur de transpiration enveloppait cette pièce, les chambres étaient spacieuses et comportaient une vingtaine de lits...

Le jour du transfert arriva, nous étions au moins 200 personnes, les files se formèrent, entourées par des militaires lourdement armés. Quatre camions venus de Luanda attendaient, après avoir déchargé leur cargaison constituée de caisses d’uniformes militaires, pour embarquer les recrues.

À cet instant fatidique, je ne voyais plus comment me tirer d’affaire, j’étais psychologiquement préparé à répondre à l’appel. Et soudain, quand le Capitaine cita mon nom, certes avec une petite erreur, je n’avais plus aucun doute qu’il s’agissait bien de moi. Je sentis, soudain, mon sang se répandre dans tout le corps à une grande vitesse, mes larmes séchèrent immédiatement et l’esprit militaire m’envahit. Je me précipitai donc vers les quatre hommes qui, à tour de rôle, distribuaient l’équipement ; le premier me remit un pantalon, le deuxième une chemise à manches longues, le troisième une paire de bottes en cuir et une ceinture, et enfin le quatrième deux sous-vêtements et deux t-shirts (maillots de corps). Un cinquième homme m’ordonna : « Change-toi déjà ! » Après m’être changé, je voulais plier mes vêtements quand j’entendis un militaire m’appeler à l’ordre : « Ici, on ne pore pas de tenue civile, tu n’en as donc plus besoin, la tenue verte te va bien ! » Certains militaires en profitaient pour récupérer ces vêtements dont les novices devaient se débarrasser. Ainsi, après avoir jeté mes habits par terre, un militaire ramassa mon pantalon et me dit : « c’est pour mon fils ! » »

« Un sentiment de tristesse m’envahit. À l’idée que je n’avais plus de famille, que je ne connaissais personne dans cette terre inconnue... où j’allais me retrouver pour « apprendre à tuer ».

« Sur le trajet pour Luanda, comme il faisait nuit une idée me traversa l’esprit : sauter du camion qui, par moments, roulait lentement. Mais compte tenu du nombre impressionnant des militaires qui nous accompagnaient lors de ce transfèrement et je me suis dit que ça n’en valait pas la peine. Surtout que nous avions été avertis que quiconque tenterait de fuir serait abattu par balles.

À Luanda, c’est dans une ancienne caserne héritée des Cubains et située près de l’aéroport, que nous serons accueillis. Hyper protégée, surplombé à tous les cinquante mètres, sur ses hauts murs, d’un poste d’observation d’où des militaires armés pouvaient voir tout ce qui bouge. Les recrues provenant de toutes les régions du pays étaient regroupés dans cette caserne, avant d’être transférés dans des camps militaires de leur destination. Les conditions hygiéniques étaient cinquante fois meilleures que celles du centre du recrutement. C’est dans cette caserne que, pour la toute première fois de ma vie, je passai la nuit en tenue militaire, sans toutefois avoir pu fermer l’oeil.

Pour des raisons évidentes, on devait s’attribuer un « nom de guerre » : de Grenade à Démon en passant par Bazooka, Drapeau, La mort, le Cercueil. J’avais, moi aussi décidé de porter un surnom : Muana Nzambi (fils de Dieu).

Il était quatorze heures, nous étions une centaine de jeunes, formant deux files, attendant notre vol pour une destination inconnue... Une heure plus tard, nous embarquions dans un avion civil des lignes aériennes angolaises TAAG à bord duquel avaient aussi pris place des passagers civils. C’était la première fois que je montais dans un avion. Le commandant de bord annonça la destination : Cabinda. Cette annonce fut accueillie avec un sentiment de joie car, comme tout le monde le savait, Cabinda était moins touchée par la guerre par rapport aux régions sud, centre et nord. On savait aussi que dans cette région de Cabinda, l’ennemi principal était le FLEC qui redoutait l’armée régulière...

Lorsque l’appareil commença a prendre de l’altitude, et que la ville de Luanda et ses beaux paysages commençaient à s’éloigner de mon regard, un sentiment de tristesse m’envahit. À l’idée que je n’avais plus de famille, que je ne connaissais personne dans cette terre inconnue, située à plusieurs milliers de kilomètres où j’allais me retrouver, qui plus est, pour « apprendre à tuer ».

Après une heure de vol, nous arrivâmes à Cacongo, dans une immense base militaire. Cette base, d’une capacité maximale de 1000 recrues en abritait déjà près de 500. Il faisait déjà nuit et nous serons soumis au bizutage : sauter comme des Kangourous, rouler au sol, faire des chutes, coups de fouet... Il y avait des pleurs et des cris !

 » « Une autre centaine de recrues arriva, le bataillon était enfin au grand complet... »

« Le lendemain, j’apprendrai qu’un capitaine de cette base était à la recherche de quelqu’un qui venait d’arriver de Uige.

La base militaire de Cacongo comportait 11 casernes dont 10 pour les recrues et une pour les instructeurs et les militaires chargés de la sécurité et de la surveillance, un centre médical, un dépôt d’armes, une cuisine et une salle de réunions. Tout était construit en bois à l’exception du centre médical et de la salle des réunions (de construction coloniale) qui étaient en matériaux durs.

Quelques jours plus tard, une autre centaine de recrues arriva, le bataillon était enfin au grand complet...

Le Capitaine qui était à la recherche de quelqu’un en provenance de Uige dont il avait vu le nom sur la liste était revenu. Je lui expliquerai que c’était bien moi et que Muana Nzambi était mon surnom. Il me proposa de passer de temps en temps à sa résidence qu’il partageait avec un autre capitaine également originaire de Uige.... » | Jossart Muanza (AEM)

Pour tout contact :

tél. +41 76 509 30 70 ou manu008@sunrise.ch ou facebook : memorias de um desconhecido.


 
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