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Le Congo est-il un pays perdu ?
dimanche 21 mars 2010 Alain Bischoff*
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La reconstruction du Congo (RDC ndlr) est d’autant plus difficile qu’elle vient au terme d’une période de conflits qui fait suite au long délitement de l’État, depuis l’indépendance de 1960, alors que le Congo semble être coincé, encore pour longtemps, dans les pièges de la pauvreté.


Dans leur article (« The Colonial Origins of Comparative Development : An Empirical Investigation », American Economic Review, 91(5), p.1369-1401) Daron Acemoglu, Simon Johnson et James A. Robinson proposent une analyse tout à la fois pertinente et iconoclaste : ces auteurs, à partir de la question de savoir pourquoi le Mexique et l’Afrique du Sud sont pauvres alors que les États-Unis et la Nouvelle-Zélande sont prospères et dynamiques, proposent une réponse étonnante : là où les Européens ont exterminé les indigènes les pays sont aujourd’hui riches ; et là où, à l’inverse, les colonisateurs sont restés minoritaires, les pays sont pauvres ! Il existerait ainsi un lien statistique entre la dépravation et la cruauté des colons et la richesse actuelle. Comment comprendre ce résultat surprenant ? Dans son livre la Prospérité du vice (Paris, Albin Michel, 2009, p.211-213), l’économiste Daniel Cohen synthétise l’analyse de ses confrères américains : « la démonstration d’Acemoglu et alii n’a rien à voir avec une quelconque supériorité des Européens sur les autochtones. Un autre mécanisme est à l’œuvre. Là où les Européens sont restés une minorité, ils n’ont nullement cherché à fabriquer un Etat moderne comptable de la sécurité des personnes et de la propriété des biens. Ce qui les intéressait, c’était d’exploiter les populations locales, au mépris précisément de ces droits. À l’inverse lorsque les Blancs sont « restés entre eux », ils ont importé, clés en main, les institutions de leur pays d’origine, l’Angleterre, hâtant la formation d’un Etat moderne. Ces observations, poursuit Daniel Cohen, témoignent d’un phénomène sous-jacent profond. La croissance économique moderne a besoin de s’appuyer sur le cadre moderne des États-nations. Pour produire des richesses il faut, à peu près à part égale, du capital (les machines), du capital humain (éducation, santé publique) et des institutions efficaces (des marchés organisés et une justice impartiale…). Or deux sur trois de ces termes (le capital humain et les institutions) sont produits par l’État. Ils constituent ce que les économistes appellent les infrastructures sociales de la nation. Elles dépendent du fait que l’État soit tout simplement garant du « bien public » sans lequel la réussite individuelle est impossible… »

Ce sont ces facteurs qui restent tragiquement absents des pays à la périphérie de la mondialisation – dont fait partie la République démocratique du Congo – ceux qu’un autre économiste, le britannique Paul Collier caractérise comme le « milliard perdu » ou le « milliard du bas » (P. Collier, The Bottom Billion. Why The Poorest Countries Are Failing And What Can Be Done About It, Oxford University Press, 2007). Il s’agit d’un groupe de 980 millions de démunis, toujours enfermés dans le piège démographique – ils seront 2 milliards à l’horizon 2050 (plus de 160 millions pour la seule RDC) – dans cinquante nations du monde dont 70% se trouvent en Afrique subsaharienne.

Ces pays - notamment la RDC, engluée dans le conflit du Kivu dont on ne peut croire que la solution envisagée par les Occidentaux, qui revient à confier au Rwanda le leadership économique de la région des Grands Lacs au détriment du Congo producteur des richesses, mènera à une paix véritable - ne sont pas parvenus au point où le monopole de la violence appartient au pouvoir régalien de l’État. Ainsi que l’écrit Paul Collier, «  la référence qui permet de comprendre leur destin est celle du XIVème siècle européen : lorsque la peste (sous les traits modernes du sida, du paludisme, du virus Ebola etc.) la guerre et la faim formaient l’ordinaire de la vie quotidienne. » Pour Paul Collier, un pays comme le Congo, ravagé par les guerres, civiles et interétatiques, connaît un « développement à l’envers », c’est-à-dire que la construction de l’Etat moderne pacifiant son espace intérieur et s’appropriant l’autorité légale sur l’ensemble de son territoire n’a pas encore commencé.

La RDC cumule les quatre pièges (traps) définis par Paul Collier : les conflits, la « malédiction » des ressources naturelles, l’enclavement géographique, la mauvaise gouvernance. On peut craindre que ces pièges maintiennent durablement la RDC dans la pauvreté. « Un État faible, souligne Daniel Cohen, empêche le développement économique, et en retour la pauvreté bride l’émergence d’un État fort. Ce piège politico-économique est un exemple qui illustre une règle plus générale…Une économie en déclin signe fatalement la décadence du régime politique qu’elle soutient, tout comme un État politiquement faible empêche le développement économique. De même, et en sens inverse, une économie en croissance aide l’État à accomplir ses projets…et un État fort, pourvu qu’il ne soit pas trop menaçant, est un facteur de croissance. »

Achever la privatisation de ses secteurs stratégiques et s’interdire de revoir les contrats miniers (à l’exception des contrats chinois !)

Or, aujourd’hui, les mesures prises par les institutions financières internationales (IFI) à l’égard du Congo vont à l’inverse de ce constat et imposent au Congo encore moins d’État qu’il n’en a. Le 11 décembre 2009 la RDC a dû se résoudre à conclure un accord avec le FMI l’engageant à améliorer le « climat des affaires ». Pour « mériter » l’allégement de sa dette extérieure, la RDC devra, selon le communiqué de presse du FMI, s’attacher au « développement du secteur privé, notamment par la réforme des entreprises publiques… la protection de l’investissement étranger et l’amélioration de la transparence dans la gestion des ressources naturelles ». En d’autres termes, la RDC doit achever la privatisation de ses secteurs stratégiques (mines, industrie, transport) déjà pourtant très contrôlés par les multinationales occidentales et doit s’interdire – pour « protéger l’investissement étranger » - de revoir les contrats miniers (à la notable exception des contrats chinois !) ; l’affaire récente qui a opposé l’État congolais et la société canadienne First Quantum illustre parfaitement la contrainte à laquelle l’État congolais est soumis.

Promouvoir une telle politique, est-ce ouvrir la voie au développement durable du Congo ? La RDC peut-elle, en respectant les oukases du FMI, sans avoir un appareil d’Etat fort et souverain sur l’ensemble du territoire, développer une industrie nationale de transformation des matières premières brutes, mettre en place une exploitation durable de ses ressources minières et forestières quand les Occidentaux et les IFI en organise la tutelle (voire même en permette l’organisation de la production et en réserve l’essentiel du profit, pour ce qui est du Kivu, au Rwanda, sous couvert d’une fumeuse « coopération régionale ») ainsi que le pillage au bénéfice de leurs multinationales ?

La « communauté internationale » a habillé sa tutelle sur le Congo d’oripeaux démocratiques qui lui ont coûté, de 2002 à 2006, 500 millions de dollars sans se préoccuper de savoir comment pérenniser cette démocratie fragile. Qui va payer les élections prévues en 2011 que la « communauté internationale » réclame à cor et à cri ? Se poser la question de savoir si ces élections sont bien nécessaires est légitime et pertinent alors qu’aucun moyen n’est mis pour trouver une sortie de crise équitable au Kivu ni pour doter le Congo d’un État fort, bien au contraire.

La RDC, plus que d’une démocratie de pure forme sans un État armé pour la défendre, aurait, ainsi que l’estime Paul Collier, bien davantage « besoin de 50 années de paix pour simplement retrouver le niveau de vie qui était le sien en 1960…Ses chances de connaître la paix pendant 50 années de suite sont très faibles en raison, aujourd’hui, de son bas revenu, de sa croissance lente (près de 9% en 2008 mais moins de 3% en 2009), de sa dépendance aux matières premières et de la genèse de ses conflits…Le Congo est probablement coincé pour longtemps dans le piège de la guerre, peu importe combien de fois il s’en relève lui-même, à moins que nous y fassions quelque chose. » On ne peut que constater, hélas, que le « quelque chose » de la « communauté internationale » s’apparente plutôt à du « n’importe quoi », sans intérêt pour les Congolais.||Alain Bischoff *

 [1]


 
Notes:

[1] *Alain Bischoff (Auteur de Le Congo-Kinshasa, la décennie 1997-2007, Paris, Éditions du Cygne, 2008, 239p.)

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