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Kisangani : une reprise très timide
jeudi 7 octobre 2010 Muriel Devey Malu Malu( AEM )
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La mairie de Kisangani située dans la commune de Makiso

À Kisangani, les « toleka » - nom donné aux taxis-vélos, qui signifie «  passons » en langue lingala - n’ont pas disparu. S’ils furent, pendant plusieurs années, l’un des principaux moyens de déplacement de la population, ils ne sont plus les seuls. Des motos-taxis, de fabrication indienne ou chinoise, des voitures particulières et même quelques bus sillonnent les rues du chef-lieu de la Province orientale, la plus vaste des provinces congolaises, située dans le nord-est de la République Démocratique du Congo (RDC). Pas de quoi créer des embouteillages, car les voitures restent rares. Mais signe que la vie a repris un cours normal. Ou presque.


Blottie entre le fleuve Congo et la rivière Tshopo, Kisangani, ex-Stanleyville, forte de quelque 800 000 âmes, se remet très lentement des années de conflits et d’occupation qui ont coupé la RDC en deux et l’ont durement touchée entre 1997 et 2003. En 1999, elle fut le théâtre d’affrontements entre deux factions rivales issues du Rassemblement congolais pour la Démocratie, un mouvement rebelle congolais en lutte contre Laurent-Désiré Kabila, puis, du 5 au 10 juin 2000, entre les armées ougandaise et rwandaise qui se sont battues sur son sol pour tenter d’en prendre le contrôle. En témoigne, la façade éventrée de l’un des bâtiments du Congo Palace, ex-Zaïre Palace, autrefois le fleuron du parc hôtelier de Kisangani, situé dans la commune de Makiso. Victorieux de cette guerre dite des six jours, le Rwanda a pris possession de la ville. Les Boyomais s’en souviennent, qui ne portent pas dans leur cœur l’ex-occupant. Aujourd’hui, si le calme règne sur une grande partie de la province, des poches d’insécurité perdurent toutefois en Ituri ainsi que dans le Haut et le Bas Uele, où sévit l’Armée de résistance du Seigneur, une milice ougandaise en lutte contre le régime ougandais.

Autant dire que ces années de braise, qui succédaient à une période de récession, ont été fatales à Kisangani, qui est restée très longtemps isolée. « Le tissu économique de la ville et de la province en général a été déchiré par les conflits. Il est usé aujourd’hui. Avec les guerres, il y a eu beaucoup de désinvestissement. De nombreux opérateurs sont partis. Ceux qui sont restés ne pouvaient pas faire autrement », souligne Raymond Mokeni Ekopi Kane, le président de la Fédération des entreprises du Congo de la province Orientale. Même après le rétablissement de la paix en 2003 et la réunification du pays, c’est par la voie aérienne que Kisangani était ravitaillée. D’où une montée en flèche des prix des denrées de toutes sortes, au grand dam des Boyomais (habitants de Kisangani), dont le niveau de vie était déjà bien dégradé. Il faudra attendre l’arrivée, en août 2006, du premier bateau de l’Onatra en provenance de Kinshasa, la capitale congolaise, après plusieurs années d’interruption du trafic fluvial entre les deux cités, pour que Kisangani commence à sortir de son isolement et que son approvisionnement en carburant, ciment et autres produits manufacturés s’améliore.

Après le fleuve Congo, l’ouverture de la ville sur l’extérieur sera renforcée avec la réhabilitation partielle du réseau routier provincial, majoritairement en terre battue, qui avait été envahi par la végétation, faute d’entretien depuis des années. Outre la portion de la nationale 4 qui relie Kisangani à Bunia, le chef-lieu du district de l’Ituri, et à Beni, un carrefour commercial important de la province du Nord Kivu, tourné vers l’Ouganda et le Kenya, les travaux de réfection ont concerné l’axe Kisangani-Lubutu, principale cité du nord du Maniema, sur la nationale 3 qui aboutit à Bukavu, le chef-lieu du Sud-Kivu. Et le tronçon Kisangani-Ubundu, une ville accessible désormais en « trois heures et non plus quatre jours comme jadis », explique un transporteur. Cet axe, doublé d’une voie ferrée, constitue une sorte de prolongement du fleuve Congo, inaccessible à la navigation entre les deux villes. La réhabilitation, en cours, de l’axe Kisangani-Buta ouvrira une brèche vers le nord.

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Le Fleuve Congo : En face, le Port de l’Onatra dans la Commune de Lubunga

Ces premiers efforts de désenclavement ont permis de réactiver les échanges commerciaux entre provinces. Une aubaine pour les Boyomais qui ont vu affluer, sur les marchés de la ville, des haricots, des pommes de terre et autres produits maraîchers du Nord-Kivu. Même des articles made in Ouganda, comme du café lyophilisé, sont disponibles en ville. Sans compter les vêtements, véhicules, matériels électroménagers et autres produits, acheminés de Dubaï, de Chine, d’Inde ou de Thaïlande. Dans la foulée, les prix des denrées, en particulier vivrières, sont redevenus abordables. Parallèlement, les livraisons de bière, d’huile de palme, de savons et de tissus fabriqués dans le chef-lieu de la province Orientale ont repris le chemin de Bunia, de Beni et de Butembo, tandis que des produits agricoles locaux ou venant des provinces voisines sont évacués vers la capitale, via le fleuve Congo. Même l’Ituri exporte du bois. Mais les marchandises ne sont pas seules à circuler. Les hommes d’affaires aussi, dont les dynamiques Nande du Nord-Kivu, et les étudiants de l’est qui se sont réinscrits dans les facultés universitaires et les instituts de Kisangani.

D’une manière générale, la nouvelle donne a surtout profité aux services. Aux petits transporteurs fluviaux et routiers ainsi qu’aux commerçants de Kisangani qui a vu se multiplier boutiques et de supérettes, tenues en majorité par des Indiens ou des Chinois. Aux opérateurs de téléphonie mobile et de fourniture d’internet également. Après s’être repliées à Kinshasa pendant les années de conflit, les distributeurs de carburants ont fait un come back remarqué dans la ville. Mais en nombre insuffisant pour faire face à la demande en hausse. D’où des files d’attente devant les stations d’essence à certaines heures du jour ou périodes de l’année. Les banques ont rouvert et la Rawbank a même implanté une agence dans la ville où se sont installés aussi des établissements de micro-crédit. L’hôtellerie, dont certains établissements ont été rénovés, et les restaurants profitent, pour leur part, du passage d’hommes d’affaires et de la présence d’ONG humanitaires, nombreuses dans la région, de la Monusco et du Commandement militaire américain pour l’Afrique (Africom). Installé au camp Base, à 10 km du centre ville, ce dernier est venu officiellement pour former des militaires des Forces armées de RDC. Et au passage, surveiller le proche Soudan ? Quant à l’aéroport international de Bangoka, sis à une dizaine de kilomètres à l’est de la ville, il est desservi non seulement par des compagnies nationales, mais aussi étrangère, comme la Kenya Airways, que pourrait rejoindre Ethiopan Airlines. Pas de quoi faire encore de Kisangani la plate-forme aérienne sous-régionale dont rêvent les autorités provinciales.

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Kisangani : Les rares nouvelles constructions

En revanche, d’autres secteurs, notamment l’industrie, piétinent et certains ne se sont jamais remis des années de conflit. Du temps de sa splendeur, avant les années 1980, Kisangani, qui abritait une forte communauté étrangère - belge, grecque, libanaise, ouest-africaine et indienne, dont on peut voir la mosquée ismaélienne dans le quartier Kilima Ya Bahindi - commandait un vaste et riche hinterland. Dotée alors de bonnes infrastructures de transport - chemin de fer, routes, aéroport et ports -, elle était un carrefour commercial important qui assurait la jonction entre l’est et l’ouest du pays, dont elle attirait les populations. C’est ainsi que les Boyomais parlent, indifféremment et avec aisance, autant le lingala que le swahili. La ville comptait également plusieurs industries qui transformaient les produits, en particulier agricoles et forestiers, de son hinterland.

De ce tissu industriel, il ne reste aujourd’hui qu’une poignée d’entreprises qui fonctionnent plus ou moins bien selon les branches : la Sotexki, l’usine textile, qui tourne à un quart de ses capacités, la Bralima, la seule brasserie encore sur pied dans la ville, qui se relève doucement, des scieries, dont la Forestière, des petites unités de fabrication de savons et d’huile de palme, qui s’en tirent plus ou moins, ainsi que de rares entreprises de BTP, dont Bego Congo. Sans oublier l’abattoir public, qui reçoit, par à coups, des bœufs exportés sur pied d’Ouganda et du Rwanda, et dont la récente réhabilitation a, hélas, été limitée à quelques couches de peinture. « À l’intérieur, rien n’a changé. Les installations datent de l’époque coloniale et les frigos ne fonctionnent toujours pas », confie un habitant du quartier. Touchés par la crise du diamant, de nombreux comptoirs ont fermé.

Si l’économie de Kisangani frémit légèrement, on ne peut pas parler de relance. Et pour cause. La relance du chef-lieu de la province Orientale dépend en effet plus largement de celle de la province, en particulier de l’agriculture. Ce sont les productions agricoles - café, cacao, palmier à huile, hévéa et coton – qui lui ont permis jadis de devenir la grande plate-forme économique et commerciale de la partie septentrionale du pays. Or pour l’heure, « les principaux investissements concernent surtout le secteur minier et pétrolier », souligne Mokeni. De grands projets aurifères, en partenariat avec l’Office des mines d’or de Kilo Moto (Okimo), sont en cours de développement dans la province. Dans le Haut Uélé, près de Watsa, l’un est mené par Kibali-Goldmines (AngloGold Ashanti, Rangold Resources et Okimo), et l’autre par Minerals Invest international AB. En Ituri, ils concernent Ashanti Goldfields Kilo à Mongbwalu, et Mwana Africa, au sud d’Aru. Côté pétrole, les choses bougent. Dans l’Ituri, des contrats de partage de production (CPP) ont été octroyés à Caprikat et Foxwhelp, deux entreprises enregistrées dans les Iles Vierges britanniques, pour l’exploration des blocs I et Il du Graben Albertine. Reste à savoir si ces projets, situés dans l’est de la province, auront un impact réel sur Kisangani. L’implantation d’une nouvelle cimenterie, la Cipor (Cimenterie de la Province Orientale), à 60 km en amont de Kisangani, et la relance de la sucrerie de Lotokila sont également annoncés.

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Des rizières situées près de l’université de Kisangani

L’agriculture, pour sa part, reste le parent pauvre. Aujourd’hui, la province produit un peu de vivrier, notamment dans le district de la Tshopo, et abrite quelques plantations de palmier à huile, comme celles de la division Busira Lomami Orientale (BLO) du groupe Blattner, installée à Imbolo, de coton, de café et de cacao, dont la production est limitée. Pourtant, des agriculteurs ne semblent pas avoir baissé les bras. « Vers Buta, les paysans ont conservé leurs cacaoyères et sont toujours organisés. Il suffit de les encadrer et de leur fournir des moyens financiers et techniques pour faire repartir la production », informe un homme d’affaires de Beni, de passage à Kisangani pour étudier les opportunités d’investissement dans la province.

Pour relancer l’économie provinciale, quel qu’en soit le secteur, d’autres préalables sont à réunir. Comme la réalisation d’investissements dans des infrastructures de transport portuaire ou ferroviaire et l’entretien routier, qui constituent actuellement un handicap à la relance. Les installations du port de l’Onatra et de la gare de la Société Nationale des Chemins de fer du Congo, située à Lubunga, la seule commune sise sur la rive gauche du fleuve Congo, sont vétustes et le chemin de fer est à l’arrêt. Quant à l’axe Kisangani-Béni, il commence à se dégrader. « Avec les grandes pluies, la chaussée risque d’être inondée », constate Alain, un transporteur. Et à l’intérieur de la province, de vastes zones restent enclavées. D’où l’urgence d’agir. « Ceux qui perçoivent des taxes routières et des péages doivent s’investir dans la réfection et la protection du réseau routier, y compris des pistes rurales », alerte Mokeni.

Le manque d’énergie est un autre frein. À Kisangani, seuls 8 à 10 MW sur une capacité installée de 18 MW, sont disponibles à la centrale hydroélectrique de la Tshopo. À part celles de l’Okimo dont la réhabilitation est prévue dans le cadre de partenariats miniers, ailleurs, les autres centrales sont à l’arrêt. Même le climat des affaires pose problème. Une situation générale en RDC. Sur les routes, les tracasseries ne manquent pas. Au port de l’Onatra non plus, où sévit une kyrielle de services. « J’ai vu des fonctionnaires s’acharner sur une commerçante qui réceptionnait des marchandises. Ici tout est prétexte à prendre de l’argent. La panoplie des taxes exigées, vraies ou fausses, auxquelles s’ajoutent les bakchichs, est invraisemblable. Cela m’a refroidi. Si j’investis dans la région, je me demande ce qui me restera au final », s’inquiète cet homme d’affaires.

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Femmes commerçantes au port piroguier dans la Commune de Makiso

En attendant des jours meilleurs, les Boyomais se débrouillent pour survivre. Pas facile, l’emploi salarié restant rare et les salaires plutôt bas. « Si tu as la grâce d’attraper un boulot dans une ONG ou une banque, c’est bien, car là, on paie correctement. Dans les autres secteurs, c’est grave : 60 dollars par mois en moyenne. Quant aux patrons indiens ou chinois, eux, ils n‘hésitent pas à multiplier les périodes de stage, sans rémunération. Dans les hôtels, on paie mal, mais il y a des avantages. Tu es nourri et si tu travailles à la cuisine, tu récupères un peu d’argent en faisant les courses », confie Christophe, un étudiant. Tolékistes, taximen, petits commerçants, cambistes, piroguiers, artisans, mécaniciens, vendeurs de viande de chèvre grillée et autres… les Boyomais rivalisent d’imagination pour créer des petits métiers et ainsi glaner quelques francs congolais. Certains se sont même mis à l’agriculture et au maraîchage. Du coup, les jardins potagers et les petites rizières ont poussé un peu partout, autour des maisons et à la périphérie de la ville, particulièrement à Lubunga. La pêche artisanale, pratiquée en amont de la ville, où commencent les rapides, est, pour sa part, une activité ancienne. Domaine exclusif des Wagenia, célèbres pour leurs techniques de pêche originales – des nasses accrochées à un entrelacs de branches d’arbres assemblées par des lianes - elle offre quelques belles prises qui se vendent à prix d’or à Kinshasa. Mais le site est aussi touristique. Avec des « droits » de visite et de photographier parfois exorbitants auxquels les pêcheurs transformés en guides soumettent les rares touristes.

Outre l’emploi, le cadre de vie est un autre problème. Bien qu’elle ait conservé tout son charme, avec ses deux majestueux cours d’eau, ses avenues bien dessinées et ses beaux arbres, Kisangani aurait besoin d’une bonne réhabilitation. Certes, à l’occasion de la fête du cinquantenaire de l’indépendance, la plupart des carrefours ont été équipés de monuments, financés par les entreprises locales, et en centre ville, les troncs d’arbres ont été peints aux couleurs bleue, rouge et or du drapeau national et quelques immeubles ripolinés en blanc. Mais cela ne doit pas faire illusion. De nombreuses voies sont truffées de nids-de-poule, l’eau potable et l’électricité ne sont pas toujours et partout disponibles, et, dans l’ensemble, le bâti est plutôt dégradé. À Makiso, noircies par les pluies, les façades de bien des villas et édifices datant de l’époque coloniale commencent à se fissurer. Dans les communes populaires, comme Mangobo, Kabondo ou la Tshopo, dont certains endroits ont des allures de gros villages avec leurs cases en terre, l’habitat n’a pas été rénové depuis des lustres. D’ailleurs Kisangani n’a pas encore connu de boom immobilier et les quelques investissements réalisés dans ce domaine sont souvent le fait de commerçants du Nord-Kivu, qui ont trouvé là un moyen de placer leur épargne.

S’ils gardent le sourire, les Boyomais n’en sont pas moins amers et ont le sentiment d’être des laissés pour compte. Le soir et le week-end, dans les bars et restaurants de fortune, particulièrement nombreux à la Tshopo, les conversations vont bon train. Et ce n’est pas le brouhaha de la musique qui empêche les clients de commenter l’actualité politique, de fustiger la corruption ou le manque de bancs dans les écoles et de centres de santé. Des commentaires pas toujours favorables au régime en place.| Texte et photos : © Muriel Devey (AEM)

Arrêt sur images : Gros plan sur Kisangani (Reportage photo)>>>>

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Télé Temps Libre (page 7)>>>>


 
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