Luambo Makiadi : « Tu vois des journalistes débarquer des fula fula (taxi brousse), chemises froissées et trempées de sueur, chaussures penchées… »


L'artiste Luambo Makiadi Franco | Photo d'archives

Feu Nzita Mabiala, un ainé dans la profession, m’avait prévenu : « Petit, arrange-toi pour que les musiciens ne reprennent pas ton nom dans leurs chansons. C’est vrai que c’est flatteur, sauf que cela te rendra célèbre et le jour où tu seras fauché et donc incapable de prendre un taxi, les gens seront scandalisés de (te) voir une célébrité à bord d’un fula fula ». Trente ans plus tard, Van Jordan, jeune confrère tient à  peu près les mêmes propos sur Facebook : «Je ne présenterais jamais une émission télévisée tout en me déplaçant en transport en commun. Passer tout de suite d’un plateau télé à un arrêt de bus pour monter à bord d’un207, c’est impensable pour moi ! ». En 1987, dans son style direct et sarcastique, Luambo Makiadi s’était, lui aussi, alarmé sur la condition miséreuse des hommes et femmes des médias du pays.

Tout est parti d’un concert du groupe Kassav à Kinshasa, en 1987. Le concert était précédé d’un battage médiatique sans précédent. Ce qui ne fut pas du goût des musiciens congolais qui sont allés se plaindre chez Mandungu Bula Nyati commissaire d’État (ministre) à l’information et presse. Pour les artistes nationaux, la presse en faisait trop alors qu’eux sont frappés d’embargo dans les médias des pays africains. Pour calmer le jeu, Mandungu organisa une tripartite avec la presse musicale et une délégation des musiciens. Tous les poids lourds de la musique étaient là notamment Luambo Makiadi et Tabu Ley.

Ce fut un face à face bizarre, ambiance fluctuant entre bonne humeur et une colère très théâtralisée des musiciens. Qui dénoncent « une presse achetée » : « On ne peut ouvrir un journal sans lire des articles sur Kassav, à la radio on ne compte plus le nombre des émissions spéciales sur ce groupe » et Luambo d’exagérer comme à ses habitudes : « Surtout mwana oyo Biyevanga Lengimi, ayebi ti na biloko baliaka ! » (Lisez : « Surtout ce garçon Biyevanga Lengimi, lui connaît même leurs habitudes alimentaires »), hilarité générale dans la salle. Les musiciens attribuent même la baisse de la  musique congolaise à la presse, heureusement Tabu Ley tempéra les choses : « N’exagérons pas non plus, nous devons faire aussi notre autocritique, vous avez regardé la  qualité de nos  chansons, notre travail est de plus en plus bâclé, on ne peut espérer de la presse la promotion des chansons mal réalisées. Notre musique s’était imposée en Afrique malgré des embargos sur beaucoup  de radios du continent …»

 Et Luambo se déchaîna !

Après l’appel à la raison de Tabu Ley et conscient que les relations avec la presse pourraient durablement se dégrader, les musiciens vont appuyer un plaidoyer de Tabu Ley pour la presse : « Citoyen commissaire d’État, ça serait bien que vous amélioriez les conditions de vie et de travail des journalistes, ils travaillent dans un dénuement qui ne peut leur permettre de fournir un travail de qualité ». Suffisant pour que le Grand Maître Luambo Makiadi se lâche : « Citoyen commissaire d’État, moyen te, il faut quand même botala situation ya ba journalistes. Oza na rendez-vous na ba journalistes,  okomona bango wana bamati na ba caméras na fula fula, tango bakokita chemises eza froissées, epoli na motoki, sapatu etondi  poussière » (Traduisez : « Citoyen commissaire d’État, ce n’est plus tenable ! ça serait bien que vos vous penchiez sur la situation et les conditions de travail  des journalistes. Quand vous avez rendez-vous avec eux, ils montent dans des taxis brousses et descendent les chemises froissées et trempées de sueur, les chaussures couvertes de poussière)» puis il esquisse un geste en se penchant sous la table comme s’il regardait les pieds des journalistes : « Okotala ba sapatu talon esili, etengami, pardon bongisela bango salaire, bopesa bango  mituka bakendeke n’ango ba reportages » (Lisez : « Leurs chaussures sont usées, les semelles sont tellement érodées que les chaussures penchent, s’il vous plaît améliorez leurs salaires et offrez-leur des véhicules pour des reportages) ».

Entre embarras et gêne, journalistes et musiciens essayent d’étouffer un fou rire, pendant que le ministre tâtonne pour relancer la réunion…

Les interrogations soulevées par ces trois propos posent la question du lien éventuel entre la crédibilité et la respectabilité. C’est son travail qui confère de la crédibilité au journaliste, à  contrario une situation sociale précaire le priverait-il forcément de la respectabilité du public et de ses interlocuteurs ? |17